Archives des Histoire de Pierre - Jean-Claude Bourdet https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/category/histoire2pierre/ Site d'humeur, de goût, de plaisir d'écrire de lire et de partager Mon, 24 Jan 2022 06:01:13 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.0 https://jean-claude-bourdet.fr/wp-content/uploads/2022/01/cropped-icon-32x32.png Archives des Histoire de Pierre - Jean-Claude Bourdet https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/category/histoire2pierre/ 32 32 L’histoire de Pierre. Chap. 3 https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2022/01/17/lhistoire-de-pierre-chap-3/ https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2022/01/17/lhistoire-de-pierre-chap-3/#respond Mon, 17 Jan 2022 14:04:55 +0000 https://jean-claude-bourdet.fr/?p=766 Chapitre trois « Je vais t’apprendre à être égoïste… sinon je te quitte » La soirée était remplie de ma colère, elle l’a tout de suite perçue sur mon visage. Je suis transparent pour elle. Je n’en peux rien dire, je n’ai pas encore, à plus de cinquante ans, appris l’alphabet subtil de la colère. Chez moi, […]

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Chapitre trois

« Je vais t’apprendre à être égoïste… sinon je te quitte »

La soirée était remplie de ma colère, elle l’a tout de suite perçue sur mon visage. Je suis transparent pour elle. Je n’en peux rien dire, je n’ai pas encore, à plus de cinquante ans, appris l’alphabet subtil de la colère. Chez moi, elle éclate, me met en miettes, je m’en méfie. Je suis désemparé par la violence qu’elle mobilise en moi. 

Vendredi, 4h57.

Je ne dors pas ! J’ai eu l’illusion fulgurante d’avoir une clarté d’analyse que j’essaie de fixer sur cette feuille.

La forme sera celle d’un dialogue imaginaire, entre deux personnes, un homme déjà mur et une femme un peu plus jeune que lui. Les personnages sont très proches de Muriel et de Pierre mais ils en sont également éloignés. Je fais de nombreuses fautes de frappe, j’ai pris un demi Lexomil, il y a trois heures pour, je l’espérais, pouvoir dormir et me reposer. 

Cela ne marche pas, je suis envahi de doutes affreux et de haine destructrice.

Elle : « Nous sommes loin »

Lui : (spontanément, sans réfléchir à ce qu’elle veut dire) « C’est toi qui es loin » (il l’a sentie préoccupée pendant le repas, elle avait faim et s’était attablée à une table de bistrot sur le quai Richelieu à B. Elle venait de voir une pièce, H et H; elle avait aimé le texte qu’elle avait trouvé très fort et très beau ; elle avait essayé de lui faire lire le résumé, il avait fait semblant, il est incapable d’en dire quoi que ce soit ; H, un poète allemand et H un nazi, un dialogue vide, vertigineux ! Ce n’est pas que cela ne l’intéressait pas, au contraire, ce qu’elle en disait lui paraissait très proche de la conférence qu’il préparait alors. Il essayait d’y parler de la rupture d’une analyse engagée dans un climat de haine et de désespoir, elle avait évolué vers un transfert amoureux qui dérapait sur un mode érotomane, il avait décidé de mettre fin à cette analyse et depuis il y pensait souvent, il espérait, avec ce travail, comprendre ce qui c’était passé et en faire quelque chose.)

Elle : « Ah si c’est ce que tu crois ! »

Il ne savait plus. Durant la soirée, les moules étaient délicieuses, elle mangeait avec les mains se mettait de la sauce au roquefort sur les joues, le nez, c’était très beau, il lui disait qu’elle était belle, elle le regardait avec ses yeux noisette, un regard profond, comme pour sonder son propos, comme si elle ne le croyait pas tout en étant heureuse de ses compliments amoureux. Il était guai et profondément triste, elle le percevait et lui croyait aussi percevoir sa tristesse sous les éclats de rire qui le séduisaient depuis qu’ils se connaissaient. Il l’avait écrit, leur vie était un éclat de rire. Mais depuis quelques mois, il entendait ses rires comme une mélancolie, un désespoir, recouvert d’une mince peau qui s’amincissait, se déchirait. Elle parlait beaucoup de mort, disait qu’elle avait vécu le meilleur, avec ses enfants, que la suite serait une vie de merde. Il était très blessé de l’entendre dire ça, il ne pouvait pas toujours le cacher. Lui il vivait, ou plutôt survivait, d’espoir, de liberté retrouvée, dans l’attente douloureuse de leurs rencontres. Il aimait la faire rire, c’était plus difficile qu’au début, mais il y arrivait encore. Mais depuis quelques temps, il avait de nouveau l’impression qu’elle s’éloignait. Ce n’était pas la première fois qu’il ressentait ça, c’était moins violent, elle lui avait dit qu’elle ne voulait plus qu’il lui dise ça !

Ils s’étaient quittés il y a quelques heures, elle avait refusée de passer un moment avec lui, comme souvent ils le faisaient, dans son refuge qu’elle avait dû mettre en vente. 

Elle subissait des coups violents qui la laissaient hébétée de longs jours, elle semblait alors régresser à un état de terreur sans nom qu’elle tentait de tuer en sirotant des Despérados et de la Manzana. 

Elle disait qu’il ne la comprenait pas.

Il lui disait qu’il était terrorisé, que c’était, c’est ce qu’il croyait, un refus de voir la réalité. Elle était prisonnière et s’entourait d’un manteau maternel qu’elle déployait autour de ses enfants. Rien n’existait plus alors, c’est ce qui le blessait, que ses enfants qu’elle voulait protéger. Elle était beaucoup plus réaliste que lui et beaucoup plus gaie aussi. Elle disait que ce qu’ils vivaient était précieux, qu’il fallait le préserver. 

En face de lui : la maison.

La maison se couvre de vigne vierge, un peu plus chaque année, elle semble à l’abandon, quelque silhouette, une ombre furtive, file parfois à une fenêtre. Le matin blême apporte un bouquet de brume, quelques martinets chassent les humeurs tristes de la nuit. 

Remise d’un prix littéraire.

Pierre venait d’assister à un miracle et à un désastre. Il était face au miroir tremblant de la culture, au purgatoire civil de l’espérance incarnée, incapable d’éprouver une joie, accroché à la parole, tendu aux lèvres déformées, saccadées, de l’orateur. 

Le miel qui s’écoulait de la bouche spasmodique venait heurter les parois escarpées de son âme exaspérée. Quelle tristesse, quelle beauté dans l’emphase de l’esprit malin qui présidait au sacrifice ritualisé de ses espoirs. L’autel noir de l’église déclamait une liturgie convenue dans un espace écholalique saturé de chaleur moite. La fuite fut son seul recours sous une pluie invisible de flèches acérées, sa cuirasse n’était pas ajustée pour affronter cette bataille perdue d’avance. La retraite salutaire dans l’écrit lui permettait, pour un temps, de restaurer les injures du temps. 

So Long Marianne, de Léonard Cohen, le plongeait dans l’abîme des soirées d’adolescence.

Bonjour ! Le matin vient caresser mon corps douloureux. Le drap n’a pas de marque à mes côtés. Pas de rêve non plus cette nuit. Ou bien était-ce un songe ?

Les oiseaux colorés de la citadelle de verre se sont envolés hier soir, ils s’étaient regroupés par milliers formant un bouquet éclatant des chants dévastés par la joie de la migration à venir. Ils laissent un vide de tendresse, le cœur serré je regarde les arbres décharnés. Quelques plumes volent dans le petit matin d’automne, la lumière les fait briller d’un éclat laiteux qui ricoche sur les couleurs sombres des feuilles de marronnier brûlées par le soleil d’août. Le vent s’est levé d’un coup, comme si une barrière invisible l’avait libéré d’un long repos. Les tourbillons de poussière emportent les chaleurs d’aout laissant derrière eux des fragrances de tilleul.

Le bassin étale ses couleurs tristes sur la palette des pas nonchalants de l’espoir.

Les mouettes, encore elles, crient l’amertume des jours fastes. 

Pierre, une nuit blanche dans sa manche, regarde le jour pointer son visage d’or dans la brume du petit matin. Il a décidé de fuir, encore et encore, sans remord, sans doute. Comme après un crime odieux, il laisse sa mémoire se noyer dans les vapeurs d’un alcool éventé. Le regard trompeur de la vie lui laisse un goût amer qu’il tente d’adoucir en plongeant dans la mélancolie des Fleurs du mal.

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L’histoire de Pierre. Chap.2 https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2019/06/25/lhistoire-de-pierre-chap-2/ https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2019/06/25/lhistoire-de-pierre-chap-2/#respond Tue, 25 Jun 2019 05:43:50 +0000 https://myjeedhome.ovh/?p=695 Chapitre deux Retour de congés en Espagne. Barcelone est une garce ! je cherche Zafón, sa bibliothèque oubliée dans L’ombre du vent. Poussière tout n’est que poussière, nous errons dans les rues animées perdus dans une nostalgie enfantine. Je suis allé à Valence, enfant, je devais avoir 9 ou 10 ans. Nous étions dans un palace, […]

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Chapitre deux

Retour de congés en Espagne. Barcelone est une garce ! je cherche Zafón, sa bibliothèque oubliée dans L’ombre du vent. Poussière tout n’est que poussière, nous errons dans les rues animées perdus dans une nostalgie enfantine.

Je suis allé à Valence, enfant, je devais avoir 9 ou 10 ans. Nous étions dans un palace, en centre-ville, mes parents instituteurs modestes citoyens français n’auraient jamais pu nous offrir ce luxe chez nous. Ils avaient vécu des années heureuses au Maroc dans une ville portuaire aux poteries bleues.

Nous avons assisté à une corrida, plus tard à Malaga. Je me plais à imaginer, aujourd’hui, que nous étions peut-être assis non loin de Picasso !

« L’air est accablé, le sol saturé se plisse sous la chape de chaleur. Le contour, comme une vibration trouble la vision. La gorge sèche se crispe. Une épaisseur inonde la lumière qui s’écoule dans l’espace clos. Silence. Seuls quelques grains de poussière suspendus dessinent des colonnes de cristaux. Le rythme de la foule enveloppe la masse immobile. Le sol tremble, s’oppose à la courbe sombre soumise au souffle du fil qui se dresse. L’éclair reste en mémoire. A nouveau le rythme, ondulant cette fois, s’écrase contre les parois de bois et de béton. Le geste fier, l’homme de lumière tend un bras de vainqueur. »

Mais quand ai-je pu écrire ça, de quel coin de mon cerveau d’alors cela est-il sorti ?

Il en est ainsi. Le registre de la mort se décline en vers dégradés. Sans luxe, sans effort. La solitude étreint l’homme.

J’ai encore rêvé, un long travelling sur ma situation avec dans le rôle du méchant un homme, il fait rempart entre mon amie et moi. A un moment nous nous déplaçons le long d’une avenue dévastée aux immeubles éventrés, en ruine, des enfants s’engouffrent dans l’un, une horde en haillons comme ceux des bidonvilles dans Slumdog le millionnaire. Ensuite je suis à la table de Y assis à discuter mais je suis absent, psychiquement je suis avec Elle. Le rêve est très clair, œdipien à souhait, tous les instants sont propices à un rapprochement avec Elle mais à aucun moment nous n’y arrivons.

Je connais des secrets sur A, j’en connais aussi concernant B. J’imagine quels secrets peut connaître C sur moi ? Comment se fait-il que je connaisse ces secrets, je ne les recherches pas, je côtoie plusieurs mondes qui ne se connaissent pas nécessairement, c’est comme ça. Les gens ont confiance en moi, en général ils ont raison, mais parfois je suis tenté de jouer du pouvoir que cela me donne. Alors je raconte un secret sans délivrer le nom de celui ou de celle qui est concerné, c’est angoissant, enivrant, un peu méchant aussi.

Un matin de mars, mes pas m’ont mené jusqu’au bord de la Dordogne elle coule en aplomb de La falaise de Pinsac poème que Gilles Jallet écrit lors d’une marche endeuillée. Je ne sais si c’est l’effort de la course ou le repos prés de ce fleuve ; je dis fleuve, car pour moi c’en est un, majestueux de surcroit ; mais c’est à La ligne de Pierre Bergougnioux que j’ai pensé. La brume de ce matin ensoleillé, les reflets argentés de l’eau, le silence, et soudain, un couple de col vert qui s’envole à ma gauche, à dix mètres, pour se poser en face sur l’autre rive. Ce sont des plis de l’eau que Bergougnioux fait naître la reine de la rivière. A y penser c’est étrange, l’eau est longtemps restée pour moi l’obstacle, ce qui m’empêchait de voir ou d’attraper le poisson aux reflets argentés. L’eau était l’élément hostile, dangereux, indomptable dont il fallait se méfier au risque de s’y perdre à jamais.

-Ce matin je cuisine, seul, rempli d’elle qui ne viendra pas, un sauté d’agneau aux noix et aux pennes rigates que je servirai mardi avec une salade de roquette. Dominique Blanc pense à La douleur, de Marguerite Duras, elle sera sur la scène du TNBA tout à l’heure.

Des Visages des figures, Noir Désir. Un matin de printemps 2009. La douleur était dans le cœur dur de Duras. Dominique Blanc a eu un cœur dur, une heure et demi de cœur dur. Elle a exhalé la mort et la folie avant de la vomir pour libérer l’emprise. Applaudissements nourris, standing ovation. Lumière.

Ils avaient fait l’amour, tendrement, sauvagement, en grande dépense de corps, d’humeurs, de suaves senteurs. Leurs corps exaltés s’étaient retrouvés aspirés dans une spirale de jouissance. Rassasiés, ils s’étaient séparés.

Humilié, l’enfant de neuf ans découvre la permanence et la complexité des corps et des âmes, il voit la matérialisation des deux poissons au fil du temps immémorial de sa rage.

Diana Krall, I get along without you very well. Ce matin j’essaie de travailler, c’est facile, les mots coulent comme de l’or fin. Ce sera un beau texte. Les filles dorment, je ne les ai pas entendues rentrer, hier soir.

Nina est morte, elle avait onze ans, petite Cairn Terrier malicieuse et rebelle, elle partait en courant lorsque, jeune chienne, je l’appelais sur la plage de Carcans. Un cancer du foie l’a emportée en quinze jours ! Elle me manque, je l’appelle parfois. C. y a vu un symbole de la mort de notre union. Je ne sais quoi en penser. Où plus sincèrement, je me refuse d’y voir ce là. Plus tard peut être. Quand le temps aura fait son œuvre.

J’ai éprouvé, en regardant, mes sentinelles, les quatre pins qui se trouvent face à la terrasse de la maison de Maubuisson, j’ai éprouvé, donc, ce dont parle Freud dans Passagèreté, il raconte qu’un poète de ses amis qu’il ne nomme pas, n’arrive pas à jouir de la beauté du paysage dans lequel ils se déplacent en raison de son caractère éphémère. J’étais bien, face à une forme de beauté, de calme et de volupté ! Mais je pensais qu’il me faudrait rentrer bientôt et ça gâchait un peu mon bonheur, quoique ! L’absente, en creux, en vide, me manque. Le matin, les pins dessinent des parcelles de ciel scintillantes. Il y a un rosier sur la terrasse des voisins. L’encre dessine des arabesques dans le sable déserté de mon humeur.

La rose offre des méandres de tendre incertitude. Elle peut se voiler, prendre la forme d’une brume de perle. Sa peau délicate pénètre profondément l’oreille attentive au murmure d’une langue de soie.

Encore un extrait de Météore de À. Du Bouchet qui éclot dans ma mémoire :

« L’absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige. La nuit apparaît. J’écris aussi loin possible de moi. »

J’ai rencontré un psychanalyste hier soir, il essaie d’écrire une conférence, je me suis retrouvé dans ses paroles.

« En écrivant sur la passion d’une patiente j’ai cru m’éloigner de moi, trouver une figure qui m’aiderait à créer une aire de jeu, un lieu externe, dans quelque square, avec des balançoires, du sable. Mais, que dire, en relisant, ce matin de Mai, je vois, comme dans un miroir, une image cruelle, de ma souffrance. J’écris en citant, plusieurs fois André Green, que je déteste. Je me demande si ce n’est pas pour donner à l’auditoire auquel s’adressera cette conférence, une occasion de le critiquer !  »

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L’histoire de Pierre. Chap.1 https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2019/05/18/lhistoire-de-pierre-chap-1/ https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2019/05/18/lhistoire-de-pierre-chap-1/#respond Sat, 18 May 2019 05:34:45 +0000 https://myjeedhome.ovh/?p=691 Chapitre premier Voici une semaine que la pièce était terminée, j’avais travaillé sans relâche pendant trois mois pour l’achever dans les temps, le ciel chargé de nuages gris annonçait l’orage, je l’attendais serein, à l’abri, ce serait un succès, j’en était certain, la lune allait venir, éclairer comme tous les soirs la maison de bois, […]

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Chapitre premier

Voici une semaine que la pièce était terminée, j’avais travaillé sans relâche pendant trois mois pour l’achever dans les temps, le ciel chargé de nuages gris annonçait l’orage, je l’attendais serein, à l’abri, ce serait un succès, j’en était certain, la lune allait venir, éclairer comme tous les soirs la maison de bois, nous nous installerons sur la terrasse avec Muriel, en silence, elle caressera ma main, nous aimons ces soirées qui s’étirent dans la douceur de l’été, dans la forêt, pas très loin du lac, bientôt il faudrait aller à Paris, le texte partira par internet mais je veux en parler avec B., il va la monter dans le petit théâtre acheté dans le marais, le public a pris l’habitude de venir, on se retrouve entre amis, après la représentation, autour d’un verre de Bordeaux.     

Comme prévu le public a été au rendez-vous. L’automne est passé, l’hiver a jeté son long silence ensommeillé sur la ville.                  

A la période des vœux, j’ai toujours lutté contre les conventions et là je me retrouve séduit par le souvenir des cartes reçues par mes grands-parents. Elles étaient écrites en lignes cursives dans un français impeccable, ils recevaient ainsi des nouvelles de parents éloignés qu’ils ne voyaient que rarement. L’écriture régulière, appliquée légèrement penchée à gauche était très touchante.

La ville est enveloppée d’un lourd manteau d’humidité qui pénètre les vêtements chauds. Elle bruisse et semble tenter tous les soirs de soulever ses habits encombrants pour en dévoiler quelque charme secret. Les rues, malgré le froid, sont toujours animées par une jeunesse joyeuse et insouciante.

-Depuis longtemps j’étais partagé entre des sentiments contradictoires. 

La relation avec Muriel m’avait laissé dans un désarroi terrible. 

Je me souvenais de notre rencontre intimement liée à l’écriture et au divorce. Elle me laissait, depuis notre rupture, une cicatrice que le temps avait apaisé. 

J’avais beaucoup écrit à cette période tourmentée, des poèmes, de la prose, des nouvelles qui étaient maintenant en attente. Aucun éditeur sérieux n’en avait voulu. Les compliments étaient pourtant agréables et aimables. Mais les lignes éditoriales ne croisaient pas mon style. Le contenu ne trouvait pas de voie pour s’écouler en dehors de quelques lectures chez des amis ou dans des soirées d’artistes.

Le vif de la rencontre était resté comme l’exploration d’un nouveau continent plein de sensualité et de saveurs sucré-salé. la sensibilité de sa langue était en soi une source de plaisir primitif. Langue dure incisive qui allait droit au cœur, flèche sidérante, impérieuse. 

L’union des corps les laissaient sans souffle, parfois sans jouissance, la vitalité du désir s’atténuait dans ce maelström de débordements, de mouvements, d’odeurs suaves. 

En écrivant, je change souvent de mode de narration, comme pour mettre de la distance entre les différents moi qui me constituent. 

Un autre moi s’empare alors du clavier et s’échappe, devient autonome. 

Le narrateur s’adresse au rédacteur qui devient un étranger. Il peut alors lui raconter ce qu’il a vécu il y a déjà quelques années.

« Il parlait parfois de sa frustration, mais par allusion, erreur certainement impardonnable pour la sensibilité exacerbée de la jeune femme. Ce matin, vide, après une nuit de solitude qu’il connaissait bien maintenant, elle lui avait écrit un mail très direct qui parlait d’eux, de lui, d’elle. L’affection des débuts semblait évanouie elle n’utilisait plus les formules habituelles qui jusqu’alors le remplissait de bonheur. Elle se détachait pensait-il, moment plus difficile ou évolution plus profonde, comment être sûr.

Les choses sont souvent très simples, évidentes mêmes. Il suffit de poser le regard sur l’instant où elles peuvent basculer, alors, un léger balancement d’épaule, un sourcil qui se lève, un coin de lèvre qui se plisse et la vie s’évanouit, là, en un instant. 

Certains croient que tout ça a été préparé, lentement couvé dans quelque profondeur, d’autres pensent que tout est déjà là et qu’il faut savoir saisir les signes qui se présentent. »

Qui sait vraiment et quelle importance ? 

En écoutant Période Bleue de Jane Birkin, convalescent, je mesure la vanité de mes attentes. Je viens de regarder Conte de Noel d’Arnaud Desplechin, j’en parlerai plus tard. La voix fragile et pourtant si ferme de Jane me touche toujours très profondément. Quand j’ai pris la décision de changer ma vie, j’écoutais Arabesque dans la voiture, lorsque le violon venait les larmes montaient, elles brouillaient ma vue sans me bouleverser ; comme des compagnes un peu encombrantes je les laissais tacher le col de ma chemise.

Il n’y a pas d’action, l’immobilité de Bergougnioux, de l’écrivain, vient heurter de plein fouet le mouvement du cinéaste. A-t-il écrit assis, je ne crois pas. Robert Redfort a dû écrire debout Et au milieu coule une rivière. Il ne peut pas en être autrement. Il aurait aimé La ligne de Pierre Bergougnioux : A moins que les rivières sous le soir qui tombe, la terre géante qui s’apprête au repos, l’éternelle matière ne soient elles-mêmes en peine de la capacité qu’on a de se représenter tout ce que l’on n’est point.

Ce matin, trempé-de-sueur-cauchemar, j’essaie de lire Légendes d’automnes de J. Harrisson. 

C’est difficile car le visage de Brad Pitt, il incarne Tristan à l’écran, s’impose dès qu’il entre en scène dans la nouvelle. Je suis triste, déçu par l’homme qui se réveille dans la plainte d’une vie tiède qu’il a lui-même contribué à construite.

J’avais rencontré des monstruosités humaines si déconcertantes que je croyais être à l’abri de nouvelles surprises. 

Le libraire désabusé qui m’avait initié à la littérature s’était pendu dans sa librairie un matin, c’est sa stagiaire qui l’avait trouvé. Il avait laissé en guise d’adieu une courte lettre typographiée : « A Dieu ne plaise de voler ces livres pendant mon éternel sommeil ! » La pauvre stagiaire était restée deux jours prostrés, depuis elle vendait des boites de conserve pour animaux domestiques dans une grande surface. 

Combien d’épaves flamboyantes restent sur des rives ravagées.

Mais les choses simples n’ont pas de fin.

Une philosophie patiente de la vie s’impose naturellement aux acteurs qui investissent un rôle. Chacun a sa manière, son style, sa méthode.

Jean avait la sienne, il appliquait à chaque geste de sa vie d’acteur une règle très simple. Connaitre un domaine limité mais très précis. Il pouvait ainsi jouer le commentateur sportif dans quelques domaines restreints, le rugby, le tennis qu’il pratiquait avec application. Il connaissait, ayant une bonne mémoire, l’histoire sportive de chaque champion, la lecture de l’Équipe, source inépuisable de son savoir, l’occupait des après-midis entiers.

J’ai rêvé : dans une voiture deux femmes, l’une avait les traits d’une amie, l’autre d’une inconnue, elles me parlaient et se parlaient, d’amitié, d’amour. A un moment celle qui était mon amie, que j’avais aimé sans qu’elle ne réponde à cet amour déclaré, disait sa duplicité, sa possibilité d’avoir plusieurs amants, pendant qu’elle parlait je voyais défiler les situations où j’avais essayé de la séduire alors qu’elle se refusait, instantanément je me repliais intérieurement, je m’éloignais, j’étais maintenant dans un lieu secret, je la voyais s’effondrer en larmes, je restais impassible mais le cœur affolé, j’essayais de lire sans y parvenir, c’est la Bible qui finissait par m’arriver dans les mains, je cherchais le chapitre sur l’apocalypse.

Ce rêve qui me réveille. J’essaie de lire. Je relis dans une anthologie de poésie de langue française que je viens d’acquérir, édité par Seghers, un poème de Jacques Goorma, « A nouveau ». 

J’ai mis Jane Birkin, elle atteint une grâce que sa voix effleure dans Enfants d’hiver.

Philippe Djian parle. Il parle, parle encore. Il écrit, il parle. Est-ce un écrivain ? Je l’ai lu il y a longtemps puis je l’ai laissé. Je l’ai écouté, je n’ai pas aimé son ton, son style, pourtant il parlait bien de l’effort qu’écrire était pour lui, mais en parlait-il ? Quel était ce personnage : Philippe Djian qui parlait sur un plateau télé dans une émission littéraire sur la Cinq un dimanche de février 2009 d’un livre que je ne lirais pas ?

Aujourd’hui, samedi je traine dans l’appartement en écoutant Lou Reed, Transformer.

Je vais aller chez Renée tout à l’heure, peut-être Muriel m’y rejoindra. Muriel est mariée, c’est une reine perdue qui rentre tous les soirs dans une petite chambre, dans son palais à l’autre bout de la ville.

J’ai lu quelques poèmes très beaux et très violents de Federico Garcia Lorca, hier soir, extraits de « Poète à New York » dans Poésies III chez Gallimard. Époustouflant cette force et cette liberté dans l’écriture. Ce regard sans complaisance, chirurgical, comme on dit maintenant des frappes aériennes. J’ai entendu cette expression pour la première fois lors de la première guerre d’Irak, faite par le père de Georges Bush en 90. Je regardais, comme tout le monde, les images de Bagdad éclairées par les flammes et les trajectoires luminescentes des roquettes et des obus perforants à l’uranium appauvri utilisés pour la première fois lors de ce conflit.

Les poètes sont en première ligne, Bagdad pleure sa richesse et son rayonnement ; les twin tours de NY se sont effondrées dans un fracas d’image, de feu, de poussière, de morts déchiquetés ; Lorca où est tu ? Néruda où est tu ? Qui va déchiffrer ce monde chancelant qui bascule dans le vide des cracks financiers. 

Pourtant des milliers de bourgeons fleurissent au printemps remplis de la sève de l’amitié, de l’amour, de la solidarité active, de la tendresse. 

Combien faudra-t-il de chardons venimeux, de corps mutilés, d’enfants sacrifiés, pour satisfaire la gueule béante du capitalisme ravagé par l’avidité de son cynisme destructeur.

Jeff Beck, Blow by Blow, les notes coulent comme de l’acide sans frein, le liquide caustique réchauffe mes veines encrassées par une soirée bien commencée. Ensuite tout se détraque. 

Cause We’ve Ended As Lovers, M.F.S. dit « Triste Soirée De Novembre. » 

Dans ce poème j’ai pleuré, avec la guitare de Jeff Beck, la mort d’une ancienne petite amie.

Je n’ai pas peur de la mort ; je n’ai pas envie de ne plus vivre. 

L’art est un tour de passe-passe génial. Prenez une boîte à chaussure Hermes, remplissez-la de crottes de bique Corse séchée, vous avez une bombe sexuelle.  Soyons sérieux, j’observe le regard bleu glacé de Pinaud lorsqu’il s’allume devant un immense ours jaune avec une drôle de lampe sur le front en guise de casquette. 

J’ai aimé ce reportage de la Cinq, le propos de cet homme manifestement pressé qui déambule au milieu d’œuvres contemporaines majeures.

 L’air qui s’empare des lointains nous laisse vivants derrière lui écrit André Du Bouchet, Dans la chaleur vacante.

L’infidélité comme art de vivre, je n’y crois pas. L’infidélité comme tentative désespérée de se libérer d’une emprise me parait plus juste. L’amour vient à coup sûr compliquer tout ça.

Engeance, race, lignée, descendance, embarras.

Comme à chaque fois que je pars en voyage, l’écrit reste là, en attente, en souffrance

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