Jean-Claude Bourdet

Ombres géométriques frôlées par le vent

Ombres géométriques frôlées par le vent

De Marie-Claude San Juan

poèmes de Roland Chopard

Editions unicité, Collection Regards écrits, 2020

Texte paru dans le numéro 43 de la revue A L’INDEX

Le titre bleu ressort sur le noir de la page de garde lisse, il chapeaute une photo sépia aux formes géométriques fragiles, tremblotantes bien qu’elles soient à l’évidence la projection d’une grille aux pointes acérées. Le regard du photographe délimite une enceinte, un espace que j’imagine public, un jardin ou une mairie. Inutile de chercher ce n’est à l’évidence pas le sujet de la photo.

Ombres géométriques frôlées par le vent invite à une promenade, à flâner, aller à la rencontre de cette rêverie aux allures hypnagogiques. L’ombre, les ombres fixées par l’objectif précis de Marie-Claude San Juan racontent une histoire étrange. Il est difficile de résister au mystère qui les enveloppe. Saisies à l’inclinaison solaire d’une heure où le promeneur solitaire s’abstient habituellement de sortir, les nombreuses grilles laissent filer des formes d’abandons. Jouissance qui vient contrecarrer le dessein fatal du cliché. Le papier glacé promet une nonchalance qu’un œil avisé sait ponctuée de répliques tragiques. Le silence étouffant de l’air arrête un instant le cours de la pensée. Dans un mouvement de glotte on découvre un bestiaire géométrique qui se fond dans les grilles de fer forgé. On suit la rumeur libre d’une brise du sud qui murmure à mon oreille des chants d’orient.  L’ascèse des mots de Roland Chopard égrène tout au long des pages un parfum d’agrumes. Ainsi la forme complète du livre – image, mots – ouvre les portes de l’imaginaire. Comme les nuages qui se réfléchissent dans l’eau noire d’un lac de montagne, les pensées, les sensations, les émotions entrent avant midi, s’installent à l’ombre d’une treille, d’un olivier, s’esquivent à la dérobée sans autre trace qu’un léger frisson de fraicheur. Se poser, ressentir, se laisser pénétrer par la majesté d’une après-midi, observer l’arabesque qu’une goutte de sueur dessine sur le col blanc de sa chemise. Laisser le vent d’Otan souffler à son oreille le souvenir de Phaco qui préparait, à l’ombre d’un Baobab, une tasse de thé brûlante. L’économie du silence impose son rythme sans clore l’asymptote qui en dessine les contours, les pas légers des rongeurs cherchent la protection fragile d’un cadran solaire. Une sieste s’impose : de l’épaisseur ondulante de l’air brûlant tremblote les contours flous d’une alanguie. Sur une chaise longue en bois, épure au motif « années cinquante », une silhouette connue coiffée d’une choucroute laquée à l’Elnett exhale son Heure bleue.

Plus tard, au cri des martinets, sous un platane, on apprécie la poésie de l’absinthe à la terrasse d’un café et Verlaine qui nous invite à méditer sur le couchant : Et d’étranges rêves, comme des soleils couchants, sur les grèves, fantômes vermeils, défilent sans trêves, défilent, pareils a de grands soleils couchants sur les grèves

JC Bourdet