{"id":2313,"date":"2023-12-14T10:18:53","date_gmt":"2023-12-14T09:18:53","guid":{"rendered":"https:\/\/jean-claude-bourdet.fr\/index.php\/2023\/12\/14\/meres-et-filles-dans-les-contes-les-mythes-et-les-fictions\/"},"modified":"2023-12-14T10:18:53","modified_gmt":"2023-12-14T09:18:53","slug":"meres-et-filles-dans-les-contes-les-mythes-et-les-fictions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jean-claude-bourdet.fr\/index.php\/2023\/12\/14\/meres-et-filles-dans-les-contes-les-mythes-et-les-fictions\/","title":{"rendered":"M\u00e8res et filles dans les contes, les mythes et les fictions"},"content":{"rendered":"<p>Les histoires d\u2019A<br \/>\nLes histoires d\u2019amour<br \/>\nLes histoires d\u2019amour finissent mal<br \/>\nLes histoires d\u2019amour finissent mal en g\u00e9n\u00e9ral\u2026<\/p>\n<p>Les Rita Mitsouko.<\/p>\n<p>Ou bien<\/p>\n<p>Il \u00e9tait une fois\u2026 Et ils se mari\u00e8rent \u2026 Et eurent une fille\u2026<\/p>\n<p>Un conte.<\/p>\n<p> Conf\u00e9rence donn\u00e9e le 27 Octobre 2020 dans le cadre de R\u00e9surgence IV \u00e0 Biars-sur-C\u00e8re<\/p>\n<p>Les contes.<\/p>\n<p>\u00ab Le royaume du conte, en effet, n\u2019est pas autre chose que l\u2019univers familial bien clos et bien d\u00e9limit\u00e9 o\u00f9 se joue le drame premier de l\u2019homme. \u00bb Marthe Robert, Pr\u00e9face de Grimm, Contes, Folio classiques, 1998.<\/p>\n<p>La famille<br \/>\n\u00ab La bonne m\u00e8re est l\u2019Arl\u00e9sienne du conte. \u00bb Ecrivait en 1995 Pierre Laforgue, P\u00e9dopsychiatre, Psychanalyste, dans Petit Poucet deviendra grand, Le travail du conte, Mollat \u00e9diteur, 1995.<br \/>\nLes contes traditionnels ne parlent pas de la famille r\u00e9elle, en g\u00e9n\u00e9ral ils parlent de la famille int\u00e9rioris\u00e9e et des conflits du \u00ab drame familial \u00bb dans les moments de changement de la composition ou de la structure familiale (naissance d\u2019un enfant, disjonction de la famille, ou drame divers). Il s\u2019agit de moments clefs qui impliquent la plupart du temps le passage d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Conte et r\u00eave<br \/>\nDans les contes il est commun\u00e9ment consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019on est psychologiquement dans le registre du r\u00eave au sens freudien. Les m\u00e9canismes classiques du r\u00eave s\u2019appliquent pour en \u00e9tudier le sens : d\u00e9placement, condensation, symbolisation.<\/p>\n<p>Selon Ren\u00e9 Ka\u00ebs et al. (1989), c\u2019est par son contenu, ses m\u00e9canismes et la subjectivit\u00e9 avec laquelle nous y r\u00e9agissons que le conte de f\u00e9es se rapproche le plus du r\u00eave. Comme dans le r\u00eave, les actions des personnages dans le conte, aux prises avec leurs conflits, cherchent une issue \u00e0 leur d\u00e9sir ou \u00e0 leur besoin. \u201cChaque personnage constitue un p\u00f4le identificatoire possible ou impossible\u201d (p.13). Pour ces auteurs, le personnage a trois fonctions : celles de lien, de transformation et d\u2019interm\u00e9diaire. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il relie des processus primaires et secondaires, il transforme des fantasmes inconscients en r\u00e9cits structur\u00e9s, et agit comme un interm\u00e9diaire entre le corps et le milieu social.<br \/>\n(Processus primaire, image, absence de chronologie, r\u00eave ; processus secondaire, r\u00e9cit chronologique)<br \/>\nPour Ren\u00e9 Diatkine (1998), l\u2019analyse d\u2019un conte ne doit pas \u00eatre orient\u00e9e par la recherche d\u2019une signification unique. Dans l\u2019analyse d\u2019un r\u00eave, la polys\u00e9mie des personnages, des objets, des lieux et des actions permet d\u2019aborder les formes les plus cach\u00e9es de chacun de nous. <\/p>\n<p>Roman familial<br \/>\nMarthe Robert nous rappelle que Freud avait montr\u00e9 que les r\u00eaveries \u00e9veill\u00e9es de ses patients, qu\u2019elle nomme le \u00ab folklore \u00bb de ses patients, \u00e9taient une forme de fiction \u00e9l\u00e9mentaire. Alors qu\u2019elle \u00e9tait consciente chez l\u2019enfant elle devenait, la plupart du temps, inconsciente chez les adultes.<br \/>\nFreud avait trouv\u00e9 un terme tr\u00e8s \u00e9vocateur pour cette activit\u00e9 psychique le \u00ab roman familial des n\u00e9vros\u00e9s. \u00bb<br \/>\nIl s\u2019agit la plupart du temps d\u2019une situation dans laquelle un enfant s\u2019interroge sur ses origines et s\u2019imagine avoir des parents illustres, avec une conviction enfantine proportionnelle \u00e0 la d\u00e9tresse dans laquelle il se trouve lorsqu\u2019il prend conscience que ses parents ne sont pas aussi forts, puissants, justes, gentils et aimants qu\u2019il l\u2019imaginait dans sa prime enfance. <\/p>\n<p>Les contes, les mythes et les romans en seraient la forme \u00ab adulte \u00bb selon Marthe Robert.<\/p>\n<p>M\u00e8res et filles<br \/>\nC\u2019est surtout la fonction maternelle, ou maternante qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e dans les contes populaires. Elle peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e par la m\u00e8re ou un substitut maternel bon (lavandi\u00e8re, f\u00e9e ou sage-femme, marraine, auxiliaire animal porteur de nourriture) mais aussi mauvais (mar\u00e2tre, sorci\u00e8re, ogresse).<\/p>\n<p>Le personnage de la m\u00e8re dans de nombreux contes refl\u00e8te un trait particulier d\u2019angoisse qui est l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 de la situation dans les contes.<br \/>\nUn conte Cor\u00e9en tr\u00e8s r\u00e9pandu condense les contes classiques du Petit chaperon rouge et des 7 chevreaux. \u00ab Trois enfants sont rest\u00e9s \u00e0 la maison tandis que leur m\u00e8re est sortie. Un tigre la d\u00e9vore et rev\u00eat son apparence. Ainsi, la m\u00e8re se fait ouvrir la porte par les enfants. Elle emm\u00e8ne le plus jeune dans la cuisine et s\u2019enferme avec lui. Les deux a\u00een\u00e9s entendent un craquement d\u2019os. Intrigu\u00e9s, ils regardent par la fente de la porte : leur m\u00e8re est assise et mange. Mais la vision se transforme : c\u2019est un tigre avec la main de leur petit fr\u00e8re dans la gueule. Les enfants s\u2019enfuient \u00e0 toutes jambes et se r\u00e9fugient sur un arbre. \u00bb<br \/>\nAinsi la m\u00e8re peut se changer en tigre et d\u00e9vorer ses enfants !<br \/>\nCe conte illustre \u00e9galement une autre facette classique de l\u2019enseignement des contes : l\u2019int\u00e9rieur de la maison n\u2019est pas toujours un gage de s\u00e9curit\u00e9 !<\/p>\n<p>Les attentions maternelles sont heimlich (bonnes, famili\u00e8res) tant qu\u2019elles garantissent la constance, le retour du m\u00eame, les allers-retours de bons proc\u00e9d\u00e9s, la r\u00e9p\u00e9tition quotidienne des repas et des soins dis maternels. Les contes dramatisent et sc\u00e9narisent les bienfaits du don premier de la m\u00e8re \u00e0 son enfant, \u00e0 sa fille, (le non-retour de la personne rassurante, sa mort, sa transformation en m\u00e9chant\u2026).<br \/>\nLe familier (heimlich en allemand) est du c\u00f4t\u00e9 de la douceur, des \u00e9changes de bons proc\u00e9d\u00e9s, du respect de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019autre, de sa diff\u00e9rence ; il peut en, un instant, basculer vers l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 (unheimlich en allemand) de la sauvagerie, du cannibalisme et de la sexualit\u00e9. Le proc\u00e9d\u00e9 en est connu, c\u2019est le secret de l\u2019intimit\u00e9 qui ouvre la porte des fantasmes et des cauchemars.<br \/>\nDedans et dehors s\u2019opposent classiquement mais l\u2019int\u00e9rieur dans les contes est aussi la gueule et l\u2019estomac du loup qui figure une force d\u2019effraction. Le loup est dans les contes le personnage qui favorise la transgression et accompagne la qu\u00eate d\u2019identit\u00e9 (le loup est aussi un masque).<\/p>\n<p>Pierre Lafforgue faisait remarquer que, dans les contes, la m\u00e8re bonne \u00e9tait la m\u00e8re morte !<br \/>\nDans un conte populaire en Afrique du Nord, (Contes berb\u00e8res du Maroc ; E. Laoust, Paris, Larose, 1949), deux enfants sont maltrait\u00e9s ou abandonn\u00e9s, une vache les nourrit, le conte r\u00e9v\u00e8le que c\u2019est leur m\u00e8re morte qui s\u2019est r\u00e9incarn\u00e9e en vache nourrici\u00e8re.<br \/>\nLa bienfaisance maternelle prend une dimension sacr\u00e9e, c\u2019est M\u00e8re Nature qui dans sa capacit\u00e9 cr\u00e9ative, sa prodigalit\u00e9 infinie, procure s\u00e9curit\u00e9, chaleur, nourriture \u00e0 l\u2019\u00eatre humain qui en est priv\u00e9.<br \/>\nAinsi le plus souvent dans les contes, on s\u2019aper\u00e7oit que c\u2019est de la m\u00e8re morte et non de celle qui est vivante que provient tout ce qui est bienfaisant.<br \/>\nDans le conte de Peau d\u2019\u00e2ne, c\u2019est le noisetier plant\u00e9 par l\u2019enfant sur la tombe de sa m\u00e8re morte qui lui procurera les trois robes merveilleuses dont elle se servira pour s\u00e9duire le Prince.<\/p>\n<p>La fille dans les contes est \u00e9tudi\u00e9e sous l\u2019angle de la fratrie, et plus rarement, comme le souligne Caroline Eliacheff, sous l\u2019angle des relations m\u00e8re-fille. Dans une version de Cendrillon, les s\u0153urs d\u00e9vorent leur m\u00e8re, Cendrillon conserve les os qui lui conf\u00e8rent la protection magique de sa m\u00e8re. Dans les contes de Grimm, les filles sont pr\u00e9sent\u00e9es comme des figures doubles : belle\/laide, bonne\/m\u00e9chante, vaillante\/paresseuse, intelligente \/sotte, aim\u00e9e\/pers\u00e9cut\u00e9e. (P. Laforgue)<\/p>\n<p>Les relations entre la fille et la m\u00e8re ou ses substituts se centre la plupart du temps, dans les contes, sur l\u2019aspect \u0153dipien de leur relation. Cela n\u00e9cessite autant pour la m\u00e8re que pour la fille une remise en question tr\u00e8s forte de l\u2019ambivalence naturelle de leurs sentiments vis-\u00e0-vis l\u2019une de l\u2019autre.<br \/>\nIl s\u2019agit pour l\u2019une d\u2019entrer, d\u2019un point de vue anthropologique et physiologique dans une p\u00e9riode d\u2019activit\u00e9 sexuelle et de reproduction possible, avec toute la gamme des possibles \u00e0 notre \u00e9poque. Pour l\u2019autre, la m\u00e8re, de laisser \u00e0 sa fille la possibilit\u00e9 d\u2019occuper cette place tout en acceptant de se diriger vers une modification de sa sexualit\u00e9 et la perte de la possibilit\u00e9 d\u2019enfanter.<\/p>\n<p>Le don et le contre don<br \/>\nL\u2019\u00e9diteur des Contes de Perrault, raconte qu\u2019il a lu l\u2019histoire de petit chaperon rouge \u00e0 sa fille, il fut tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 de l\u2019entendre qualifier le loup de gentil. Lorsqu\u2019il lui demanda pourquoi, elle dit tout simplement : \u00ab car il n\u2019a pas mang\u00e9 la galette ! \u00bb<br \/>\nAinsi chaque enfant suit l\u2019histoire selon un fil qui lui est propre.<br \/>\nIdentitaire, narcissique, oral ou \u0153dipien ; en lien avec quelques fantasmes ou angoisses de s\u00e9paration qui l\u2019occupent. Mais l\u2019objet du don reste pr\u00e9cieux et sa transmission d\u00e9terminant pour la p\u00e9rennit\u00e9 du processus.<\/p>\n<p>Les histoires de d\u00e9voration posent clairement la question : comment peut-il y avoir une place pour deux ?  Ce qui est mis en p\u00e9ril c\u2019est l\u2019int\u00e9grit\u00e9 su soi corporel, le risque c\u2019est d\u2019\u00eatre d\u00e9truit.<br \/>\nLes histoires de rivalit\u00e9 posent une autre question : comment peut-il y avoir une place pour une tierce personne ?<br \/>\nDans ce cas ce qui est menac\u00e9 c\u2019est la valeur que l\u2019on a aux yeux d\u2019un autre. Le don \u00e0 l\u2019autre, sans retour peut repr\u00e9senter le lien qui prend valeur pour un tiers.<br \/>\nLa petite fille qui \u00e9tait soulag\u00e9e que le loup n\u2019ait pas d\u00e9vor\u00e9 la galette en avait une conscience intuitive aigue.<\/p>\n<p>D\u2019autres contes donnent une intensit\u00e9 tr\u00e8s particuli\u00e8re \u00e0 ce que l\u2019on nommera le duel m\u00e8re-fille dont l\u2019enjeu est toujours le regard d\u2019un tiers. Blanche neige en est l\u2019illustration.<\/p>\n<p>Deux ou trois contes tr\u00e8s connus sont souvent cit\u00e9s comme outil de recherche anthropologique (Yvonne Verdier), sociologique ou psychanalytique (B. Bettelheim, C. Eliacheff, \u2026), en ce qui concerne l\u2019\u00e9tude des relations m\u00e8res-filles, Le petit chaperon rouge, Blanche neige et enfin Cendrillon. Ils ont tous trois la particularit\u00e9 de parler d\u2019une p\u00e9riode particuli\u00e8re du d\u00e9veloppement de l\u2019enfant : la fin de ce que l\u2019on nommait la p\u00e9riode de latence et l\u2019entr\u00e9e dans la pubert\u00e9 et l\u2019adolescence. Il s\u2019agit ainsi de contes qui mettent au travail la question de la transmission des savoirs f\u00e9minins en particulier au sujet de l\u2019entr\u00e9e dans la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale. (Y. Verdier, C. Eliacheff, Bettelheim, P. Laforgue\u2026)<\/p>\n<p>Dans cet expos\u00e9, je resterai au niveau d\u2019une \u00e9tude tr\u00e8s large des relations m\u00e8res-filles dans leurs aspects psychologiques et anthropologiques, laissant de c\u00f4t\u00e9 les aspects sociologiques et culturels qui ont bien s\u00fbr un r\u00f4le important dans l\u2019\u00e9volution de ces relations.<br \/>\nOn sait par exemple que les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles mettent en tension l\u2019aspiration individuelle \u00e0 se lib\u00e9rer de la contrainte groupale et de la rigidit\u00e9 des normes sociales qui assignent l\u2019individu \u00e0 une place pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, pour clore cette longue introduction, je soulignerais, avec d\u2019autres auteurs bien s\u00fbr, le fait apparemment simple, qu\u2019un conte se dit. Une m\u00e8re lit ou raconte une histoire \u00e0 sa fille avant de dormir. Une intimit\u00e9 se cr\u00e9e, \u00e0 cet instant elles entrent toutes deux dans l\u2019espace-temps d\u2019un \u00eatre ensemble. La voix maternelle institue un espace de s\u00e9curit\u00e9 qui permet aux p\u00e9rip\u00e9ties dramatiques du conte de se d\u00e9rouler dans un entre-d \u2019eux. La voix rend pr\u00e9sent le corps de l\u2019adulte tout en pr\u00e9servant l\u2019enfant de sa dimension excitante, pressante.<br \/>\nNous entrons dans le temps et l\u2019espace d\u2019une interpr\u00e9tation. La parole, tiss\u00e9e avec la sensorialit\u00e9 de la voix, sert au d\u00e9roul\u00e9, \u00e0 l\u2019enchainement de motifs pr\u00e9existants. La tension d\u2019une intensit\u00e9 secr\u00e8te y trouve un apaisement : \u00ab celui de se retrouver en des formes qui appartiennent \u00e0 tous et \u00e0 personne \u00bb.  (F. Flahault)<\/p>\n<p>Et si nous passions un peu de temps avec le Petit Chaperon Rouge et avec Blanche Neige pour n\u2019\u00e9voquer que les contes les plus populaires nous pourrons en extraire des enseignements \u00e9tonnants quant aux relations m\u00e8res filles qui est notre fil d\u2019Ariane aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le Petit Chaperon Rouge<br \/>\n\u00ab Il \u00e9tait une fois une petite fille de village, la plus jolie qu\u2019on e\u00fbt su voir ; sa m\u00e8re en \u00e9tait folle, et sa grand-m\u00e8re plus folle encore \u00bb. (Perrault)<br \/>\nLe th\u00e8me central de ce conte, outre la peur de la petite fille d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9e est l\u2019histoire du trajet \u00e0 accomplir, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la pubert\u00e9, vers les diff\u00e9rents \u00e9tats de femme, de m\u00e8re et de grand-m\u00e8re.<br \/>\nLa m\u00e8re a une dette vis-\u00e0-vis de sa propre m\u00e8re, en confiant la mission \u00e0 sa fille, v\u00eatue du petit chaperon rouge offert par la grand-m\u00e8re, elle va chercher \u00e0 s\u2019en acquitter.<br \/>\nDans cet \u00ab entre-deux-meres \u00bb (Claude de la Genardi\u00e8re) le PChR rencontrera le loup s\u00e9ducteur qui n\u2019aura de cesse de vouloir la manger.<br \/>\nLa version de fr\u00e8res Grimm se termine moins radicalement que celle de Perrault (1628-1703) qui laisse le loup avoir le dernier coup de dents.<br \/>\nChez les fr\u00e8res Grimm (Jacob, 1785-1863 ; Wilhem, 1786-1859), le PChR et la M\u00e8re-Grand seront sauv\u00e9s par une figure paternelle, un chasseur qui poursuivait le loup et le tuera apr\u00e8s avoir d\u00e9licatement lib\u00e9r\u00e9 l\u2019enfant et la grand-m\u00e8re.<br \/>\nDelarue, mais aussi Yvonne Verdier, d\u00e9montreront l\u2019aspect bourgeois et r\u00e9ducteur du conte de Perrault qui transforme la petite paysanne en un \u00ab mod\u00e8le de petite bourgeoise, impuissante, na\u00efve et coupable \u00bb. Au contraire d\u2019une paysanne de l\u2019\u00e9poque qui consid\u00e8re tout ce qui touche au corps et \u00e0 la sexualit\u00e9 comme naturel et sait tr\u00e8s bien faire face aux s\u00e9ducteurs \u00e9ventuels.<br \/>\nUn autre aspect est d\u00e9velopp\u00e9 par certains auteurs dont Claude de la Genardi\u00e8re, (Encore un conte ? Le petit chaperon rouge \u00e0 l\u2019usage des adultes, PU de Nancy, 1993.) qui met l\u2019accent sur la \u00ab folie des m\u00e8res \u00bb qui aiment trop leur enfant au risque de le perdre.<\/p>\n<p>L\u2019analyse tr\u00e8s classique de Bruno Bettheleim (1976) des contes de f\u00e9e laisse de c\u00f4t\u00e9 les aspects narcissiques primaires, identitaires pour se concentrer sur l\u2019aspect narcissiques secondaires et \u0153dipien du conte.<br \/>\nL\u2019accent est mis sur la question des d\u00e9sirs \u0153dipiens, et du danger de la s\u00e9duction.<br \/>\nSa sexualit\u00e9 naissante la pousse \u00e0 s\u2019\u00e9carter du chemin et \u00e0 s\u2019opposer \u00e0 sa m\u00e8re.<br \/>\nElle est ambivalente et confront\u00e9e \u00e0 des d\u00e9sirs contradictoires, ob\u00e9ir \u00e0 sa m\u00e8re ou laisser libre cours \u00e0 son d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation. Le chemin des aiguilles et le chemin des \u00e9pingles.<br \/>\nDans la maison des parents, la petite fille est prot\u00e9g\u00e9e de ses d\u00e9sirs, alors que dans la maison de sa grand-m\u00e8re, elle se trouve angoiss\u00e9e des cons\u00e9quences de sa rencontre avec le loup. <\/p>\n<p>Son ambivalence entre le principe de r\u00e9alit\u00e9 (impos\u00e9 par sa m\u00e8re) et le principe de plaisir (son propre d\u00e9sir) \u00e9voque son conflit int\u00e9rieur.<br \/>\nIl s\u2019agirait d\u2019un conflit entre le \u00e7a et le moi surmoi ; tous les enfants qui \u00e9prouvent des difficult\u00e9s \u00e0 ob\u00e9ir au principe de r\u00e9alit\u00e9, s\u2019identifient tr\u00e8s vite avec l\u2019image du Petit Chaperon rouge.<br \/>\n\u00ab Le probl\u00e8me qu\u2019elle doit r\u00e9soudre, ce sont les liens \u0153dipiens qui peuvent l\u2019amener \u00e0 s\u2019exposer aux tentatives d\u2019un dangereux s\u00e9ducteur (le loup). \u00bb<br \/>\nDans la version des fr\u00e8res Grimm, le Petit Chaperon rouge revient en vie aussi bien que sa grand-m\u00e8re avec l\u2019intervention du chasseur.<br \/>\nCela permet aux enfants d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un stade sup\u00e9rieur d\u2019existence et de pouvoir d\u00e9passer leurs peurs par rapport \u00e0 ce temps transitoire de la p\u00e9riode de latence \u00e0 la pubert\u00e9.<\/p>\n<p>La plupart des interpr\u00e9tations psychanalytiques de l\u2019histoire du Petit Chaperon rouge mettent l\u2019accent sur la sexualit\u00e9 pubertaire, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9. Cette sexualit\u00e9 refl\u00e8te des issues sp\u00e9cifiques comme les sentiments \u0153dipiens du Petit Chaperon rouge envers son p\u00e8re qui est repr\u00e9sent\u00e9 par le loup ou le chasseur. <\/p>\n<p>Il existe un test psychologique, le Fairy Tale Test. (FTT)<br \/>\nLorsqu\u2019il est pr\u00e9sent\u00e9 la planche du Petit Chaperon rouge, les filles \u00e9voquent en g\u00e9n\u00e9ral une angoisse de s\u00e9paration et de mort pour leurs proches. Il s\u2019agit d\u2019une pr\u00e9occupation ambivalente qui permet \u00e0 l\u2019enfant d\u2019explorer des solutions agressives \u00e0 un conflit \u0153dipien inconscient. <\/p>\n<p>Les pens\u00e9es sont souvent monopolis\u00e9es par des peurs irrationnelles et de l\u2019angoisse.<br \/>\nPendant que la jeune fille se prom\u00e8ne dans la for\u00eat, elle devient angoiss\u00e9e par la tomb\u00e9e de la nuit, les animaux sauvages, le fait que quelqu\u2019un la regarde, qu\u2019elle peut tomber dans un pi\u00e8ge, qu\u2019elle peut se perdre, que sa grand-m\u00e8re peut mourir, sa m\u00e8re tombe malade, etc. <\/p>\n<p>Une fille de 9 ans r\u00e9pond \u00e0 la planche III : \u201cElle pense que sa grand-m\u00e8re peut mourir et que cela ne vaut plus la peine de lui amener de la nourriture, elle a peur, sa grand-m\u00e8re peut \u00eatre morte et si elle va chez elle, elle peut rencontrer un fant\u00f4me qui la mangerait.\u201d<br \/>\nUn autre exemple est la r\u00e9ponse donn\u00e9e par une fille de 8 ans \u00e0 la deuxi\u00e8me planche repr\u00e9sentant le Petit Chaperon rouge : \u201cSa m\u00e8re est morte \u00e0 cause des probl\u00e8mes cardiaques et elle est seule dans la rue. Elle ne sait pas quoi faire. Elle est tr\u00e8s triste que sa m\u00e8re soit morte\u201d.<br \/>\nL\u2019histoire du Petit Chaperon rouge tout en refl\u00e9tant les conflits \u0153dipiens et la sexualit\u00e9 \u201cnaissante\u201d de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, montre \u00e9galement l\u2019apparition d\u2019un surmoi post \u0153dipien structurant mais \u00e9galement contraignant.<br \/>\nA la question :  \u201cSi tu \u00e9tais le loup, laquelle des trois tu mangerais ? Pourquoi ?\u201d<br \/>\nLes enfants r\u00e9pondent souvent que le loup \u201cmange\u201d l\u2019h\u00e9ro\u00efne qu\u2019il ou elle a per\u00e7u comme d\u00e9sob\u00e9issante, provocatrice ou maline.<\/p>\n<p>Nous avons vu que le pr\u00e9dateur pouvait aussi \u00eatre la m\u00e8re dans le conte du Tigre, c\u2019est en effet une autre interpr\u00e9tation, d\u00e9sormais courante, du personnage du loup qui convoque dans le contage les angoisses et fantasmes identitaires et de d\u00e9voration.<br \/>\nC\u2019est dans les liens tr\u00e8s pr\u00e9coces des interrelations entre la m\u00e8re et son enfant que la loi du partage est \u00e9prouvante. Les histoires de d\u00e9voration \u00ab toute crue \u00bb, outre la distinction cru et cuit d\u00e9velopp\u00e9e par L\u00e9vi-Strauss entre le sauvage et le civilis\u00e9, met en tension la confusion entre dedans\/dehors, sauvagerie et civilisation (utilisation d\u2019outils, ciseaux, couteaux pour lib\u00e9rer les enfants engloutis par le loup).<br \/>\nLa limite entre les corps, entre dedans\/dehors, entre la vie et la mort est abolie, le conte r\u00e9alise les fantasmes de fusion sans dommage. Ce sont aussi des histoires qui explorent la dialectique entre privation et profusion.<\/p>\n<p>Blanche Neige<\/p>\n<p>\u00ab A l\u2019origine, il n\u2019y a pas de place pour deux. \u00bb<br \/>\nFran\u00e7ois Flahault ; Les liens maternels dans les contes de tradition orale. Nouvelle Revue de Psychanalyse, N\u00b045, Printemps 1992, Gallimard.<\/p>\n<p>Le conte de Blanche Neige quant \u00e0 lui traite \u00e0 la fois des conflits \u0153dipiens entre la m\u00e8re et la fille, pendant l\u2019enfance et l\u2019adolescence et aussi des effets d\u00e9sastreux des d\u00e9fauts du narcissisme.<br \/>\nLa m\u00e8re est morte une belle-m\u00e8re ne tarde pas \u00e0 la remplacer.<br \/>\nL\u2019attitude de la belle-m\u00e8re devant son miroir rappelle le th\u00e8me de Narcisse. Elle est jalouse de la beaut\u00e9 de Blanche Neige aussi bien que de sa jeunesse et de mani\u00e8re symbolique, elle tente de l\u2019incorporer en ayant l\u2019intention de manger ses organes.<br \/>\nIntuitivement chacun d\u2019entre nous qui \u00e9coutons ce conte sent la rivalit\u00e9 et la jalousie de la m\u00e8re vieillissante qui n\u2019accepte pas la d\u00e9gradation de son corps et de son image et per\u00e7oit l\u2019existence d\u2019une fille plus jeune comme une menace pour cette image surinvestie narcissiquement.<br \/>\nLa m\u00e8re et la mar\u00e2tre sont le produit de la condensation des deux images de m\u00e8re, la m\u00e8re du plus jeune \u00e2ge qui comble les d\u00e9sirs de sa fille et la m\u00e8re qui frustre et devient une menace pour le r\u00eave \u0153dipien de sa fille lorsqu\u2019elle devient l\u2019amante du p\u00e8re et brise le r\u00eave de remplacement de la m\u00e8re aupr\u00e8s du p\u00e8re.<\/p>\n<p>La distinction, dans les contes des deux couples de figures maternelles que sont : la m\u00e8re\/la mar\u00e2tre, ou la m\u00e8re\/la m\u00e8re-grand, laissent la possibilit\u00e9 d\u2019une identification diff\u00e9renci\u00e9e \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre des personnages du conte.<br \/>\nPour le jeune enfant, cette division est importante, il doit pr\u00e9server en lui-m\u00eame l\u2019image d\u2019une m\u00e8re bonne mais aussi cela lui donne la possibilit\u00e9 de se mettre en col\u00e8re contre la m\u00e9chante m\u00e8re.<br \/>\nCette division peut avoir lieu aussi pour le moi propre de l\u2019enfant : il peut se diviser en deux \u00eatres, tout bon et tout m\u00e9chant sans pouvoir int\u00e9grer ces deux aspects en une int\u00e9grit\u00e9. Ainsi, \u201cl\u2019enfant ext\u00e9riorise et projette sur quelqu\u2019un d\u2019autre toutes les mauvaises choses qui lui sont effrayantes pour qu\u2019il puisse voir en elles une partie de lui-m\u00eame\u201d. <\/p>\n<p>Dans ce conte Blanche Neige trouve refuge dans une maison, Walt Disney en a fix\u00e9 les occupants sous la forme des sept nains mais dans les contes populaires il peut d\u2019agir de fr\u00e8res ou de voleurs.<br \/>\nDans tous les contes la m\u00e9chante femme prend une apparence rassurante et se fait ouvrir la porte par l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Le don dans ce cas est une pomme ou un autre objet empoisonn\u00e9. Le don se transforme, il devient mortel et pr\u00e9cipite l\u2019h\u00e9ro\u00efne dans un cercueil de verre. L\u2019intrigue de Blanche-neige situe le conte \u00e0 mi-chemin entre les deux probl\u00e9matiques, celle du lieu d\u2019\u00eatre (exister) et celle de la valeur (\u00eatre d\u00e9sirable). La rivalit\u00e9 porte, dans Blanche-neige sur la beaut\u00e9 : le motif du miroir magique condense le duel, l\u2019image du corps, les effets du temps et la voix des autres. (Repr\u00e9sent\u00e9e par les propos du miroir : \u00ab vous \u00eates la plus belle du pays Madame ! \u00bb)<br \/>\nL\u2019endormie (la Belle au bois dormant, Blanche neige l\u00e9thargique) repr\u00e9sente pour certains la figure du r\u00eaveur et situe les contes dans le registre du r\u00eave plut\u00f4t que dans celui des mythes qui en sont souvent la matrice.<br \/>\nL\u2019enjeu de Blanche neige est la constitution de son identit\u00e9 propre et le passage dans une autre cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rationnelle.<br \/>\nTout \u00eatre doit accepter la succession des g\u00e9n\u00e9rations, l\u2019enfant ne revient pas \u00e0 ses parents, il s\u2019en \u00e9loigne en se transformant apr\u00e8s avoir travers\u00e9 les \u00e9preuves de la s\u00e9paration et des transformations corporelles, psychiques et socio-culturelles de la pubert\u00e9 et de la possibilit\u00e9 que cela procure de devenir m\u00e8re et plus tard grand-m\u00e8re.<\/p>\n<p>Bibliographie :<\/p>\n<p>Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de f\u00e9e (1976) Paris, Pluriel ;<\/p>\n<p>Carina Coulacoglou, Auteur du FTT, psychologue d\u2019enfants, Universit\u00e9 Pantion d\u2019Ath\u00e8nes, 40E Esperou Str., Kifissia, Ath\u00e8nes 14561, Gr\u00e8ce, e-mail : carina@hol.gr, Cairn ;<\/p>\n<p>Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois, Le livre de poche 2019, Albin Michel 2002 ;<\/p>\n<p>S. Freud, Le roman familial des n\u00e9vros\u00e9s (1909), dans, N\u00e9vrose, psychose et perversion, PUF, 1981 ;<\/p>\n<p>A. Green, Le genre neutre, dans Narcissisme de vie narcissisme de mort,<br \/>\nEd de Minuit, 1983 ;<\/p>\n<p>Claude de la Genardi\u00e8re, Encore un conte ? Le petit chaperon rouge \u00e0 l\u2019usage des adultes, PU de Nancy, 1993 ;<\/p>\n<p>F. H\u00e9ritier, Les deux s\u0153urs et leur m\u00e8re. Anthropologie de l\u2019inceste, Odile Jacob, 1994 ;<\/p>\n<p>R. Ka\u00ebs et coll., Contes et Divans, Dunod, 1989 ;<\/p>\n<p>P. Lafforgue, Petit poucet deviendra grand. Le travail du conte, Mollat ed., 1995 ;<\/p>\n<p>Nouvelle Revue de Psychanalyse, Les m\u00e8res, N\u00b0 45, Printemps 1992, Gallimard ;<\/p>\n<p>Marthe Robert, Roman des origines et origine du roman, Tel Gallimard, 2013 ;<\/p>\n<p>Y. Verdier, Le petit chaperon rouge dans la tradition orale.<\/p>\n<p>Annabel<br \/>\nNaissance d\u2019une identit\u00e9 f\u00e9minine soutenue par une r\u00eaverie maternelle secr\u00e8te.<\/p>\n<p>Annabel est le titre d\u2019un livre de Kathleen Winter. (Kathleen Winter, Annabel, 10\/18, 2014.)<\/p>\n<p>L\u2019histoire d\u2019Annabel est celle d\u2019un enfant n\u00e9 en 1968, avec un sexe de fille et un sexe de gar\u00e7on. Le secret de sa diff\u00e9rence ne tient pas longtemps et le p\u00e8re l\u2019assigne dans le sexe masculin et le nomme Wayne.<br \/>\nMais, tandis que, de son c\u00f4t\u00e9, le p\u00e8re cherche \u00e0 gommer la troublante ambigu\u00eft\u00e9 de leur enfant, la m\u00e8re elle, imagine avec pr\u00e9cision ce que serait le fait de vivre avec cette ambigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019assignation de genre est troubl\u00e9e par les r\u00eaveries maternelles infiltr\u00e9es de sa propre sexualit\u00e9 infantile. (L\u2019assignation de genre consiste \u00e0 d\u00e9terminer socialement un caract\u00e8re li\u00e9 \u00e0 une identit\u00e9 sexuelle, masculin, f\u00e9minin ou neutre, ind\u00e9pendamment du sexe biologique.)<\/p>\n<p>Un bain de secrets, de messages \u00e9nigmatiques, de d\u00e9sirs et de mots masqu\u00e9s ou exprim\u00e9s, de consultations m\u00e9dicales discr\u00e8tes et mensong\u00e8res, d\u2019op\u00e9rations diverses pour soutenir le caract\u00e8re masculin dans lequel il est assign\u00e9, accompagnent la petite enfance de Wayne.<br \/>\nOn apprendra qu\u2019il \u00ab r\u00eave qu\u2019il est une fille \u00bb jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit op\u00e9r\u00e9 en urgence d\u2019une h\u00e9morragie interne qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre une fausse couche spontan\u00e9e.<\/p>\n<p>Le secret lev\u00e9, la m\u00e8re retrouve des couleurs (sic) et le p\u00e8re absent, d\u00e9cide de lire Voltaire dans le Grand Nord o\u00f9 il part, comme chaque ann\u00e9e, pour la saison de chasse dans le Grand Nord canadien.<\/p>\n<p>Le livre nous montre que l\u2019assignation au genre masculin est pass\u00e9 par le meurtre du genre f\u00e9minin.<br \/>\n\u00ab J\u2019ai l\u2019impression de ne pas \u00eatre la seule \u00e0 avoir perdu sa fille. \u00bb dit l\u2019amie de la m\u00e8re de Wayne qui vient de perdre son mari et sa fille Annabel dans un accident de chasse.<\/p>\n<p>L\u2019assignation au genre masculin est confirm\u00e9e par le monde m\u00e9dical qui intervient pour \u00ab corriger \u00bb l\u2019anatomie de l\u2019enfant.  L\u2019enfant \u00ab peut \u00eatre \u00e9lev\u00e9 comme un gar\u00e7on \u00bb d\u00e9cide le m\u00e9decin consult\u00e9 au grand soulagement du p\u00e8re qui appr\u00e9hende les cons\u00e9quences sociales de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sexuelle de son fils.<br \/>\nL\u2019auteur infiltre son r\u00e9cit de confusion quant au genre, ainsi lorsque le personnel f\u00e9minin de l\u2019h\u00f4pital ou la m\u00e8re parlent du b\u00e9b\u00e9 elles disent \u00ab elle \u00bb.<br \/>\nNous apprendrons plus tard que les caract\u00e8res f\u00e9minins sont omnipr\u00e9sents dans le discours des adultes, parents, enseignants qui vantent la m\u00e9ticulosit\u00e9 de l\u2019enfant qui fait des choses qu\u2019aucun gar\u00e7on ne ferait, qui a des bras fr\u00eales et en souffre car il veut \u00eatre un gar\u00e7on fort et aim\u00e9 par ce p\u00e8re chasseur. M\u00eame le p\u00e8re finit par imaginer son enfant habill\u00e9 en fille. <\/p>\n<p>Au d\u00e9part les femmes semblent avoir identifi\u00e9 le f\u00e9minin et les hommes le masculin.<br \/>\nLe clivage est complet et peu r\u00e9ductible dans un premier temps, ce ne sera que la pers\u00e9v\u00e9rance attentive d\u2019une amie de la m\u00e8re et le drame de l\u2019arriv\u00e9e des r\u00e8gles et de la fausse couche qui va changer la donne et pr\u00e9cipiter l\u2019adolescent dans une errance \u00e0 la qu\u00eate d\u2019une identit\u00e9 mise \u00e0 mal par son enfance.<br \/>\nLa qu\u00eate qui lui fait tout d\u2019abord interrompre son traitement hormonal, le plonge dans des angoisses et des fantasmes de grossesse et, de retour sur la sc\u00e8ne m\u00e9dicale, le livre au regard et \u00e0 la curiosit\u00e9 estudiantine, lui donnant l\u2019impression d\u2019\u00eatre un cobaye : \u00ab un sp\u00e9cimen destin\u00e9 \u00e0 parfaire la formation des \u00e9tudiants en m\u00e9decine. \u00bb <\/p>\n<p>Son p\u00e8re lui tient un discours empreint de conseils de conformisme et de tendresse qui n\u2019ont pour cons\u00e9quence que de renforcer et sa d\u00e9termination et ses angoisses.<\/p>\n<p>Les m\u00e9decins consult\u00e9s sont longs \u00e0 le recevoir et \u00e0 reconnaitre sa souffrance &#8211; ayant arr\u00eat\u00e9 les hormones il recommence \u00e0 avoir mal au ventre et craint une nouvelle m\u00e9trorragie &#8211; ils sont d\u00e9crits par l\u2019auteur comme drap\u00e9s d\u2019un savoir scientifique, \u00e9rig\u00e9 en morale normative, ils lui conseillent de nouveau la n\u00e9cessit\u00e9 de rester dans son genre et de reprendre son traitement.<br \/>\nLa rencontre avec une femme, une jeune interne qui lui signifie qu\u2019il a un appareil g\u00e9nital f\u00e9minin complet et en bon \u00e9tat est une r\u00e9v\u00e9lation. <\/p>\n<p>L\u2019assignation au genre masculin vacille avec la d\u00e9couverte d\u2019un sexe f\u00e9minin et d\u2019une identit\u00e9 : Annabel.<br \/>\nAnnabel est le pr\u00e9nom de la fille d\u00e9c\u00e9d\u00e9e de l\u2019amie de sa m\u00e8re, dont il qualifie secr\u00e8tement depuis longtemps, sans l\u2019avoir jamais entendu prononc\u00e9 par un autre, cette part f\u00e9minine qui l\u2019habite depuis sa naissance.<\/p>\n<p>Suivent la lente, patiente, exigeante et dangereuse appropriation de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine.<br \/>\nWayne quitte le corps de son h\u00f4te pour laisser la place \u00e0 Annabel au cours d\u2019une s\u00e9ance de shopping et de maquillage d\u2019anthologie.<br \/>\nUne fois encore c\u2019est le regard d\u2019une femme, ancienne institutrice qui vient adouber l\u2019identit\u00e9 de Wayne\/Annabel.<br \/>\nLes femmes apparaissent en g\u00e9n\u00e9ral comme des f\u00e9es attentives, bienveillantes et compr\u00e9hensives.<br \/>\nLes figures masculines sont au fond plus complexes, hant\u00e9s par la culpabilit\u00e9, soumis \u00e0 des imp\u00e9ratifs surmo\u00efques intransigeants ou \u00e0 des pulsions agressives, violentes et destructrices.<br \/>\nLa figure paternelle, pass\u00e9 les interrogations et la perplexit\u00e9, est pr\u00e9sent\u00e9e sous une forme post \u0153dipienne protectrice.<\/p>\n<p>La fin du r\u00e9cit nous fait changer d\u2019univers, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u00e9dramatise le c\u00f4t\u00e9 androgyne, \u00e9trange du gar\u00e7on qui rencontre des \u00e9tudiants qui \u00ab ont l\u2019air, comme lui, \u00e0 la fois masculin et f\u00e9minin \u00bb.<br \/>\nAnnabel disparait du r\u00e9cit, comme si le passage par l\u2019exp\u00e9rience paradoxalement tendre et traumatique de la rencontre du f\u00e9minin de Wayne, le fait de nommer cette partie intime avait pu lui permettre de rentrer dans un travail de deuil.<br \/>\nLe f\u00e9minin longtemps encrypt\u00e9, noyau m\u00e9lancolique dont la forme corporelle \u00e9tait le vagin obtur\u00e9, sutur\u00e9 avec sa lib\u00e9ration du corps, lui permettait d\u2019entrer dans un travail de deuil et lib\u00e8re la pens\u00e9e.<br \/>\nLe long hiver d\u00e9pressif, l\u2019errance, la qu\u00eate identitaire trouve une issue dans la rencontre avec la directrice d\u2019\u00e9cole, personnage dont la bienveillante marquait la fin du calvaire et une possible r\u00e9demption par la reprise des \u00e9tudes.<br \/>\nLes retrouvailles avec une amie chanteuse qui avait retrouv\u00e9 sa voix, litt\u00e9ralement perdue, enchantait la fin du r\u00e9cit accompagn\u00e9e par le Cantique de Jean Racine de Gabriel Faur\u00e9.                                                                                                                                                                   <\/p>\n<p>MUSIQUE<br \/>\nR\u00e9pands sur nous le feu de ta gr\u00e2ce\u2026 Cantique de Jean Racine ;<br \/>\nAnnabel, Tales of us par Goldfrapp ( 2014) (nos histoires) <\/p>\n<p>Les probl\u00e9matiques transgenres, intersexu\u00e9es, d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sexuelle bien que d\u2019origine, d\u2019\u00e9tiologie diff\u00e9rentes posent toujours la question de l\u2019identit\u00e9 psychosexuelle et des origines de cette identit\u00e9.<br \/>\nIls vont, pour nous, porter l\u2019\u00e9clairage sur la question d\u2019un lien pr\u00e9coce, singulier qui unit la m\u00e8re \u00e0 sa fille pour toujours.<br \/>\nPaul Denis, un psychanalyste contemporain, \u00e9voque, dans un article : Narcisse indiff\u00e9rent, la diff\u00e9rence entre narcissisme primaire et relation d\u2019objet primaire.<br \/>\nIl nous dit que la premi\u00e8re relation d\u2019objet serait d\u2019ordre narcissique, les deux protagonistes seraient v\u00e9cus comme semblables de m\u00eame sexe. La sortie du narcissisme primaire se ferait par d\u00e9doublement : \u00ab l\u2019autre apparait dans une relation tout \u00e0 la fois homosexuelle, indiff\u00e9renci\u00e9e quant au sexe, et narcissique. \u00bb (p122)<br \/>\nC\u2019est de la reconnaissance de la diff\u00e9rence des sexes et son av\u00e8nement au centre de la vie psychique qui devraient mettre un terme \u00e0 l\u2019homosexualit\u00e9 primaire.<br \/>\nPour r\u00e9sumer : \u00ab Une forme d\u2019\u00ab indiff\u00e9rence des sexes \u00bb pr\u00e9siderait donc au d\u00e9buts de l\u2019organisation libidinale et pr\u00e9c\u00e8derait l\u2019installation du complexe d\u2019\u0153dipe, lequel se constitue sur un investissement exacerb\u00e9 de la diff\u00e9rence anatomique entre les sexes. \u00bb (p.126, Paul Denis)<br \/>\nA la p\u00e9riode de latence la diff\u00e9rence des sexes s\u2019estomperait devant la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations. Le travail psychique tend \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence face au sexe anatomique, sa reconnaissance, la perception de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 face aux adultes ayant une valence castratrice intol\u00e9rable.<br \/>\nA l\u2019adolescence l\u2019indiff\u00e9rence des sexes est voulue, organis\u00e9e dans tout un ensemble de conduites collectives. Les bandes d\u2019adolescents \u00e9voluent \u00ab sous le signe d\u2019Ant\u00e9ros \u00bb qui \u00ab constitue cette part de la sexualit\u00e9 consacr\u00e9e au groupe\u2026 Homog\u00e9n\u00e9rationnelle, v\u00e9cue entre semblables, elle est narcissique, homosexuelle par nature. \u00bb (p128)<\/p>\n<p>Notre cas, Wayne\/Annabel a travers\u00e9 ces vicissitudes sans gloire, dans une souffrance indicible proche de l\u2019agonie psychique.<\/p>\n<p>Christophe Dejours, dans un questionnement fort de l\u2019identit\u00e9 et des pratiques Queer reprend la notion d\u2019introjection dans L\u2019indiff\u00e9rence des sexes : fiction ou d\u00e9fi ? En suivant les d\u00e9veloppements d\u2019Abraham et Torok il insiste sur la notion de processus \u00ab l\u2019introjection est un travail de deuil, Trauerarbeit, qui implique un travail de pens\u00e9e et de transformation de soi, de r\u00e9am\u00e9nagement psychique. \u00bb<br \/>\nDans la m\u00e9lancolie il n\u2019y a pas de processus, il y a une \u00ab op\u00e9ration magique qui passe par le phantasme d\u2019une incorporation orale de l\u2019objet perdu, l\u2019incorporation impliquant une \u00ab disparition de la conscience du sujet et un logement de l\u2019objet dans le corps m\u00eame. \u00bb (p.53)<\/p>\n<p>C\u2019est tout ce travail de subjectivation qui est parcouru d\u2019une tension extr\u00eame entre le narcissique et l\u2019objectal que l\u2019auteur de Annabel nous permet de suivre pas \u00e0 pas.<\/p>\n<p>Ainsi, pour conclure ce chapitre, je reprendrais une phrase de Christophe Dejours : \u00ab l\u2019identit\u00e9 sexuelle ne doit rien \u00e0 l\u2019anatomie, ni \u00e0 la physiologie. Elle r\u00e9sulte fondamentalement du travail psychique de l\u2019enfant sur les messages adress\u00e9s par l\u2019adulte\u2026 il n\u2019y a aucune naturalit\u00e9 dans l\u2019identit\u00e9 sexuelle\u2026elle est rigoureusement fantasmatique comme l\u2019est toute la sexualit\u00e9 infantile. Et si l\u2019identit\u00e9 sexuelle est stable tout au long de la vie et, m\u00eame si elle se constitue pr\u00e9cocement, elle est tributaire du genre. \u00bb<\/p>\n<p>Bibliographie<\/p>\n<p>Bernard Andrieu et Gilles Bo\u00ebtsch, Dictionnaire du corps, Biblis ;<\/p>\n<p>Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois, Le livre de poche 2019, Albin Michel 2002 ;<\/p>\n<p>S. Freud, Le roman familial des n\u00e9vros\u00e9s (1909), dans, N\u00e9vrose, psychose et perversion, PUF, 1981 ;<\/p>\n<p>A. Green, Le genre neutre, dans Narcissisme de vie narcissisme de mort,<br \/>\nEd de Minuit, 1983 ;<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent de la psychanalyse, Les folies de la norme, Revue de l\u2019APF, n\u00b02, septembre 2019, Puf<\/p>\n<p>Nouvelle Revue de Psychanalyse, Bisexualit\u00e9 et diff\u00e9rence des sexes, N\u00b0 7, Printemps, 1973, Gallimard ;<\/p>\n<p>JY Tamet, H. Normand, Le genre inquiet, Le pr\u00e9sent dans la psychanalyse APF n\u00b02 septembre 2019 ;<\/p>\n<p>Kathleen Winter, Annabel, 10\/18 ;<\/p>\n<p>Madame de S\u00e9vign\u00e9 et sa fille Mme de Grignan.<\/p>\n<p> \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre ath\u00e9nien \u00e9tait plein de la douleur des m\u00e8res grecques, de la souffrance de la s\u00e9paration entre la m\u00e8re et sa fille, par le mariage ou par la mort. \u00bb Louise Bruit Zaidman. <\/p>\n<p>Marie-Magdeleine Lessana fait du cas de Madame de S\u00e9vign\u00e9 le paradigme du ravage dans les relations m\u00e8res filles. (Entre m\u00e8re et fille : un ravage.)<br \/>\nPour cette auteure, la fille de Mme de S\u00e9vign\u00e9 \u00ab lui sert de peau qui la pare, dans le sens de parure et de protection. Parure pour plaire ; protection, contre la sexualit\u00e9 avec son mari \u00bb et ensuite, apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de celui-ci avec tous ses pr\u00e9tendants.<br \/>\nIL est dit de sa fille qu\u2019elle est :<br \/>\n&#8211;\t\u00ab La plus jolie fille de France \u00bb. Elle est admise \u00e0 la cour gr\u00e2ce aux efforts de sa m\u00e8re et danse avec le roi soleil.<br \/>\n&#8211;\t \u00ab Un soleil qui ne fait que naitre \/ Dans le sein d\u2019un autre soleil \u00bb.<br \/>\nLe po\u00e8te M\u00e9nage, \u00e9crit en 1663 :<br \/>\n&#8211;\t\u00ab Vous n\u2019aimez point votre fille \/ Ce miracle de nos jours. \/ Par l\u2019\u00e9clat incomparable \/ De votre teint, de vos yeux, \/ Par votre esprit adorable, \/ Vous l\u2019effacez en tous lieux. \u00bb<\/p>\n<p>En 1669, Fran\u00e7oise Marguerite \u00e9pouse le Comte de Grignan, il s\u2019agit d\u2019un mariage de convention que Madame de S\u00e9vign\u00e9 aurait n\u00e9goci\u00e9 \u00e0 prix fort. Le comte est doublement veuf, \u00e2g\u00e9 de 37 ans il est p\u00e8re de deux enfants. Il semblerait cependant qu\u2019il soit amoureux de Fran\u00e7oise Marguerite qui a 23 ans. Il sera nomm\u00e9 par Louis XIV Lieutenant g\u00e9n\u00e9ral de la Provence et le couple devra quitter Paris.<br \/>\nL\u2019enjeu du changement de statut est pay\u00e9 au prix fort de l\u2019\u00e9loignement de la cour.<br \/>\nMariage arrang\u00e9, mort du premier n\u00e9.<br \/>\nRenversement de l\u2019amour en haine.<br \/>\nLe deuxi\u00e8me enfant est confi\u00e9 \u00e0 sa grand-m\u00e8re qui donne un diamant \u00e0 Mme de Grignan.<br \/>\nIl s\u2019agit d\u2019un \u00e9change de don qui a, pour Madame de S\u00e9vign\u00e9 une fonction : que sa fille se souvienne d\u2019elle et de l\u2019excessive tendresse qu\u2019elle a \u00e0 son \u00e9gard. (Pas que sa fille se souvienne du diamant qu\u2019elle vient de lui confier : sa fille !)<br \/>\nDu c\u00f4t\u00e9 de Mme de S\u00e9vign\u00e9, la s\u00e9paration est un \u00ab arrachement \u00bb, elle ressent pendant des mois une douleur aigue et ne peut pas imaginer que sa fille ne soit pas en danger de mort loin d\u2019elle.<br \/>\nUne d\u00e9claration d\u2019amour folle pour sa fille qu\u2019elle \u00ab idol\u00e2tre \u00bb. \u00ab Je suis absolument et si enti\u00e8rement \u00e0 vous qu\u2019il n\u2019est pas possible d\u2019y ajouter la moindre chose\u2026 Je vous aime au-del\u00e0 de ce qu\u2019on peut imaginer\u2026 Je suis \u00e0 vous sans aucune exag\u00e9ration ni fin de lettre hasta la muerte inclusivement. \u00bb<br \/>\nDes v\u0153ux de mort des deux c\u00f4t\u00e9s. L\u2019absence de pudeur dans les confidences sexuelles des enfants \u00e0 leur m\u00e8re qui entend g\u00e9rer leur sexualit\u00e9. Le fils de Mme de S\u00e9vign\u00e9 partage les m\u00eames maitresses que le p\u00e8re d\u00e9funt.<\/p>\n<p>Une fois le mari disparu, il semble qu\u2019une haine sourde se soit progressivement infiltr\u00e9e dans l\u2019amour exclusif que Mme de S\u00e9vign\u00e9 va vouer \u00e0 sa fille qui se r\u00e9fugie dans le silence jusqu\u2019\u00e0 l\u2019accouchement de son deuxi\u00e8me enfant.<br \/>\nComme si la passion d\u00e9vorante pour le d\u00e9funt mari, pourtant absent et libertin, c\u2019\u00e9tait massivement d\u00e9plac\u00e9e sur sa fille qui devient son principal sujet d\u2019attention et de pr\u00e9occupation.<br \/>\nCet attachement particuli\u00e8rement envahissant et exigeant de la m\u00e8re \u00e0 sa fille se nourrit certainement d\u2019une carence identitaire et narcissique.<br \/>\nMarie, la future Madame de S\u00e9vign\u00e9, est l\u2019enfant unique du couple parental. Il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9salliance du c\u00f4t\u00e9 paternel qui est d\u2019ancienne noblesse alors que la m\u00e8re de Marie est issue de la bourgeoisie \u00ab \u00e9lev\u00e9e par la finance \u00bb ; (La famille maternelle les de Coulange sont de r\u00e9cente noblesse, originaire des architectes qui ont construit la place des Vosges \u00e0 Paris). Madame de S\u00e9vign\u00e9 a perdu son p\u00e8re quand elle avait un an et sa m\u00e8re \u00e0 7 ans. Les deux familles se disput\u00e8rent en justice la charge d\u2019\u00e9lever leur petite fille.<br \/>\nL\u00e0 encore la disparition d\u2019un tiers vient obturer les possibilit\u00e9s de s\u00e9paration dans le respect des cheminements individuels et du respect de la pluralit\u00e9 des relations possibles. <\/p>\n<p>La correspondance entre Mme de S\u00e9vign\u00e9 et sa fille commencera apr\u00e8s le d\u00e9part de celle-ci : \u00ab un arrachement inou\u00ef dont la m\u00e8re ne se remettra jamais \u00bb \u00e9crit l\u2019auteur de l\u2019ouvrage. La pratique m\u00eame des lettres devient pour la m\u00e8re l\u2019expression de son extr\u00eame et excessive tendresse. L\u2019\u00e9lan amoureux ne se r\u00e9v\u00e8lera qu\u2019en l\u2019absence de l\u2019\u00eatre aim\u00e9. La correspondance est remarquable car elle durera un quart de si\u00e8cle \u00e0 raison d\u2019environ deux lettres par semaine \u00e9crites toujours les m\u00eames jours. Les lettres, plus de mille adress\u00e9es \u00e0 sa fille, seront publi\u00e9es apr\u00e8s la mort de Madame de S\u00e9vign\u00e9.<br \/>\nAux yeux de Mme de S\u00e9vign\u00e9, sa fille parait tout le temps en danger, menac\u00e9e de mort.<br \/>\nOn retrouve l\u00e0 l\u2019ambivalence \u0153dipienne de cette inqui\u00e9tude qui peut s\u2019entendre comme un v\u0153u de mort retourn\u00e9 en son contraire, la culpabilit\u00e9 en lien avec la jalousie, certainement due aux r\u00e9ussites de sa fille, n\u2019est pas du tout assum\u00e9e et projet\u00e9e sur la sc\u00e8ne relationnelle et transform\u00e9e en angoisse excessive de mort pour sa fille.<br \/>\nMme de S\u00e9vign\u00e9 se sent \u00ab pers\u00e9cut\u00e9e par le manque de sa fille comme on peut l\u2019\u00eatre par la disparition d\u2019un d\u00e9funt \u00bb.  La mort de son mari la laisse seule, (il est dit qu\u2019elle est tr\u00e8s afflig\u00e9e et \u00ab inconsolable \u00bb), sans ressource psychique pour faire face au deuil de la passion qu\u2019elle avait pour lui.  Elle transf\u00e8re massivement cette passion sur sa fille sur le mode d\u2019une relation incestuelle impossible.<br \/>\nMarie Fran\u00e7oise, future Madame de Grignan nait le 10 Octobre 1646, sa m\u00e8re accouche seule, sans le secours de sa famille qui ne se d\u00e9placera pas \u00e0 son bapt\u00eame qui se d\u00e9roule 18 jours apr\u00e8s sa naissance<br \/>\nIl existe tr\u00e8s peu de t\u00e9moignage sur les relations qu\u2019elle entretenait avec ses enfants et aucune repr\u00e9sentation d\u2019elle-m\u00eame avec eux. Il semblerait qu\u2019en elle aient cohabit\u00e9s les c\u00f4t\u00e9s mondains et maternels avec une n\u00e9cessit\u00e9 de clivage entre la vie publique et la vie priv\u00e9e qui reste secr\u00e8te.<br \/>\nElle apparait cependant comme une star du XVII \u00e9 si\u00e8cle, avec la n\u00e9cessit\u00e9 de tenir compte de l\u2019opinion de son \u00e9poque, de \u00ab g\u00e9rer son image \u00bb.<br \/>\nElle apparaissait en public avec des enfants faire-valoir de ses qualit\u00e9s maternelles. Ils mettaient \u00e9galement en valeur sa beaut\u00e9 et le peu d\u2019influence du temps sur sa silhouette. \u00ab Sa beaut\u00e9 rayonne sur ses enfants \u00bb trouve-t-on dans ses biographies, c\u2019est elle qui est admir\u00e9e et courtis\u00e9.<br \/>\nSon attention maternelle est narcissique et en rien objectale, c\u2019est toujours elle qui est mise en avant, elle une de ces \u00ab m\u00e8res \u00e9toiles \u00bb dont parle Caroline Eliacheff !<\/p>\n<p>Bibliographie : <\/p>\n<p>Marie-Magdeleine Lessana, Entre m\u00e8re et fille : un ravage, Pluriel, 2020 ;<\/p>\n<p>Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois, Le livre de poche 2019, Albin Michel 2002 ;<\/p>\n<p>Les D\u00e9esses-M\u00e8res et les M\u00e8res-\u00c9toiles. <\/p>\n<p>D\u00e9m\u00e9ter et Pers\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u00ab Le r\u00eave fait un usage illimit\u00e9 du langage symbolique. Le mythe tout autant. Le r\u00eave se fiche des r\u00e8gles de la pens\u00e9e logique. Le mythe tout autant. Il y a le contenu apparent du r\u00eave, et les pens\u00e9es latentes \u00bb. Le travail de l\u2019analyse peut les faire apparaitre. Pour le mythe, il en va de m\u00eame : il y a le texte de l\u2019histoire qui se raconte, et le message qui va \u00e9merger lors de l\u2019\u00e9tude du mythe ou par son interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>M\u00e8re des origines, D\u00e9m\u00e9ter est un pilier de la mythologie grecque. Plus qu\u2019un nom propre, D\u00e9m\u00e9ter semble \u00eatre un nom g\u00e9n\u00e9rique ; form\u00e9 de De- renvoyant aux dieux et de -meter signifiant la m\u00e8re, il peut se traduire par \u00ab m\u00e8re des dieux \u00bb selon les analyses de Philippe Borgeaud.<br \/>\nLe mythe de D\u00e9m\u00e9ter est relat\u00e9 par un Hymne hom\u00e9rique (VIIe si\u00e8cle av. JC) : Pers\u00e9phone, fille de D\u00e9m\u00e9ter, est enlev\u00e9e par Had\u00e8s qui l\u2019enferme en son royaume sous terre appel\u00e9 les Enfers.<br \/>\nD\u00e9m\u00e9ter, accabl\u00e9e de tristesse, cherche sa fille sans tr\u00eave. Apprenant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e, elle maudit la terre qui se dess\u00e8che alors. Zeus intervient enfin aupr\u00e8s d\u2019Had\u00e8s qui rel\u00e2che Pers\u00e9phone. Ce n\u2019est qu\u2019au moment o\u00f9 sa fille la rejoint que D\u00e9m\u00e9ter l\u00e8ve sa mal\u00e9diction : alors la terre rena\u00eet.<br \/>\nL\u2019iconographie et la statuaire abondent quant \u00e0 D\u00e9m\u00e9ter et Pers\u00e9phone ; elles t\u00e9moignent d\u2019une relation faite de douceur et de complicit\u00e9, empreinte de confiance, d\u2019amour, de tranquillit\u00e9. <\/p>\n<p>\u00ab Dans la famille olympienne, D\u00e9m\u00e9ter ne s\u2019impose parmi ses fr\u00e8res et s\u0153urs, qu\u2019\u00e0 travers sa maternit\u00e9 affirm\u00e9e, sa revendication de m\u00e8re dans sa qu\u00eate de Kor\u00e9, et son exigence que soit reconnu son r\u00f4le dans le choix d\u2019un \u00e9poux pour sa fille&#8230;<br \/>\nL\u2019\u00e9troite relation entre la maternit\u00e9 et la fertilit\u00e9 du sol, la nourriture (troph\u00ea) d\u2019une descendance et la richesse des productions qui nourrissent les hommes, est illustr\u00e9e par le mythe de D\u00e9m\u00e9ter, \u00e0 la fois \u00ab nourrice \u00bb provisoire de D\u00e9mophon et tutrice de Triptol\u00e8me dans son r\u00f4le de civilisateur par le biais de la culture du bl\u00e9.<br \/>\nD\u00e9m\u00e9ter est une m\u00e8re pour Kor\u00e9 et pour celles et ceux qui, \u00e0 travers les cultes qui lui sont rendus ainsi qu\u2019\u00e0 sa fille, reconnaissent sa puissance sur la g\u00e9n\u00e9ration des humains, la richesse de la terre, la perp\u00e9tuation des cit\u00e9s. \u00bb Ecrit Louise Bruit Zaidman. <\/p>\n<p>Une autre analyse est cependant permise en suivant le chemin ouvert par Caroline Eliacheff lorsqu\u2019elle \u00e9voque l\u2019inceste platonique qui pr\u00e9vaut dans certaines relations m\u00e8re-fille. Dans ces cas c\u2019est le tiers qui est exclu, pas le tiers maternel de l\u2019inceste p\u00e8re-fille, qui est agi, mais le tiers paternel qui ne joue plus aucun r\u00f4le s\u00e9parateur. Nous nous retrouvons dans un registre de fusion narcissique, de m\u00eame, d\u2019identique impossible \u00e0 d\u00e9passer, la fille occupe, pour la m\u00e8re la place de son mari.<br \/>\nEn clinique nous parlons de relation incestuelle, sans passage \u00e0 l\u2019acte sexuel mais avec toutes les caract\u00e9ristiques et les cons\u00e9quences pathologiques de ce type de lien. Dans le fantasme de \u00ab ne faire qu\u2019un \u00bb, l\u2019exclusion du p\u00e8re annule la diff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9alogique et met l\u2019enfant et son parent dans une filiation fantasmatique niant la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations.<br \/>\nCe type de lien est tr\u00e8s fr\u00e9quent dans nos soci\u00e9t\u00e9s modernes, soit parce que le p\u00e8re est inconnu, soit qu\u2019il a abandonn\u00e9 le foyer, soit par simple volont\u00e9 individuelle, comme revendication toute puissante d\u2019une appropriation du corps et d\u2019un affranchissement des lois naturelles de la procr\u00e9ation. \u00ab Faire un b\u00e9b\u00e9 toute seule \u00bb est devenu assez courant, habituellement cela ne signifie pas du tout que le tiers est exclu, il peut \u00eatre pr\u00e9sent sous diff\u00e9rentes formes qui vont permettre un d\u00e9veloppement satisfaisant de l\u2019enfant.<br \/>\nMais il existe d\u2019autres cas o\u00f9 le tiers sera exclu pour le plus grand malheur de l\u2019enfant. Caroline Eliacheff dans son analyse du livre La pianiste en montre les aspects dramatiques.<br \/>\nDans le mythe de D\u00e9m\u00e9ter ce n\u2019est que l\u2019intervention d\u2019un tiers, Zeus qui va permettre de sortir du blocage dans lequel la m\u00e9lancolie furieuse de la m\u00e8re avait pr\u00e9cipit\u00e9 la terre qui se dess\u00e9chait et d\u00e9p\u00e9rissait. En acceptant l\u2019intercession du dieu des dieux, D\u00e9m\u00e9ter a accept\u00e9 que sa fille passe la moiti\u00e9 de l\u2019ann\u00e9e aux enfers et l\u2019autre moiti\u00e9 avec elle faisant renaitre la terre et instituant le rythme saisonnier.<br \/>\nCe r\u00e9cit serait situ\u00e9 \u00e0 une p\u00e9riode de l\u2019histoire durant laquelle le matriarcat perdait de son pouvoir organisateur de la soci\u00e9t\u00e9. La fa\u00e7on la plus fr\u00e9quente de procr\u00e9er en dehors du clan \u00e9tait le rapt des jeunes femmes qui \u00e9taient ainsi s\u00e9par\u00e9es violemment de leur m\u00e8re et emmen\u00e9e dans un clan rival. Le r\u00e9cit en proposant une figuration narrative de ces comportements, et une solution alternative, pr\u00e9parait le terrain pour une meilleure civilit\u00e9 des \u00e9changes inter clan et pr\u00e9c\u00e9dait l\u2019institution d\u2019une nouvelle alliance dont les formes se d\u00e9clinent de nos jours par milliers.<br \/>\nL\u2019une devient le miroir de l\u2019autre, l\u2019autre la projection narcissique de l\u2019une, la confusion identitaire domine la r\u00e9ciprocit\u00e9 habituelle du lien.<br \/>\nLe pas est tr\u00e8s court de l\u2019abus narcissique \u00e0 l\u2019inceste platonique. Dans les deux cas l\u2019enfant est consid\u00e9r\u00e9 comme un objet \u00e0 disposition de la m\u00e8re et non comme un sujet ou une personne.<\/p>\n<p>J\u2019ai suivi une patiente qui avaient v\u00e9cu ce lien quasiment incestueux avec sa m\u00e8re dans son enfance. Devenue professeur de litt\u00e9rature classique, elle n\u2019a jamais vraiment pu se soustraire \u00e0 l\u2019emprise maternelle. Elle d\u00e9crivait avec beaucoup de d\u00e9tails, avec une acuit\u00e9 remplie de col\u00e8re et de souffrance, les vicissitudes de sa relation avec cette m\u00e8re qui, en public \u00e9tait la meilleure des m\u00e8res et la couvrait de baisers et de compliments et, d\u00e8s la porte de la maison referm\u00e9e, au mieux l\u2019abandonnait, l\u2019ignorait ou au pire l\u2019insultait et la couvrait de reproches.<br \/>\nJe vous laisse imaginer les d\u00e9g\u00e2ts sur la construction de l\u2019estime de soi et sur la sexualit\u00e9. Le p\u00e8re pourtant pr\u00e9sent \u00e9tait rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 son bureau et sombrait dans une d\u00e9ch\u00e9ance alcoolique d\u00e9pressive.<\/p>\n<p>Bibliographie :<\/p>\n<p>Pierre Varrod, Freud chez les Grecs ! La psychanalyse expliqu\u00e9e par la mythologie, Editions de l\u2019opportun ;<\/p>\n<p>Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois, Le livre de poche 2019, Albin Michel 2002 ;<\/p>\n<p>S. Freud, Le roman familial des n\u00e9vros\u00e9s (1909), dans, N\u00e9vrose, psychose et perversion, PUF, 1981 ;<br \/>\nM\u00e8res et maternit\u00e9s en Gr\u00e8ce ancienne, Quelques \u00e9l\u00e9ments historiographiques et pistes de r\u00e9flexion, Florence Gherchanoc et Jean-Baptiste Bonnard \u00c9ditions de l\u2019\u00c9cole des hautes \u00e9tudes en sciences sociales, 2013 ;<br \/>\nLouise Bruit Zaidman, D\u00e9m\u00e9ter-M\u00e8re et les figures de la maternit\u00e9, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9cole des hautes \u00e9tudes en sciences sociales, 2013.<\/p>\n<p>Maud et Nancy Cunard.<\/p>\n<p>Les relations entre Nancy Cunard et sa m\u00e8re Maud \u00e9taient proches de ce mod\u00e8le qui se compl\u00e8te chez Caroline Eliacheff avec le mod\u00e8le des M\u00e8res-\u00e9toiles.<br \/>\nIl est significatif, lorsqu\u2019on lit les biographies de ce couple maudit \u00e0 quel point il existe une continuit\u00e9 invers\u00e9e entre les relations de Maud avec sa propre m\u00e8re et ensuite avec Nancy.<br \/>\nLa m\u00e8re de Maud a \u00e9t\u00e9, une M\u00e8re aimante, qui n\u2019a pas exclu totalement les tiers dans la vie de Maud qui raconte \u00e0 quel point elle a aim\u00e9 son beau- p\u00e8re, refusant l\u2019interpr\u00e9tation de Nancy qui l\u2019accusa d\u2019avoir couch\u00e9 avec lui, ce fut la cause de leur rupture d\u00e9finitive.<br \/>\nAlexandra Lapierre fait raconter \u00e0 Maud, \u00e0 la fin de son existence, la singularit\u00e9 fusionnelle de sa relation \u00e0 sa m\u00e8re qui partageait toutes ses difficult\u00e9s et d\u00e9ployait toute sa fortune et son inventivit\u00e9 pour lui trouver un mari apr\u00e8s sa d\u00e9ception de la rupture avec le prince Poniatowski. Il semble qu\u2019une fois mari\u00e9 \u00e0 un bon parti, Maud a pu exister individuellement et de fa\u00e7on somme toute tr\u00e8s libre sur le plan sexuel, amical et amoureux, l\u2019aisance financi\u00e8re l\u2019ayant lib\u00e9r\u00e9e des contraintes laborieuses.<br \/>\nQuant \u00e0 Nancy, elle n\u2019eut pas vraiment de m\u00e8re, comme cela \u00e9tait courant dans ce milieu social, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9e par des gouvernantes dont on sait peu de choses. A-t-elle \u00e9t\u00e9 aim\u00e9e, enfant ? Le fait qu\u2019elle ait surv\u00e9cu parle en cette faveur et elle a d\u00fb trouver une \u00ab m\u00e8re qui l\u2019a \u00e9lev\u00e9e \u00bb en compl\u00e9ment de sa \u00ab m\u00e8re qui l\u2019a faite \u00bb. Nancy aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e, dans son plus jeune \u00e2ge par une gouvernante fran\u00e7aise, dont elle parle dans un de ses po\u00e8mes, originaire de Toulon cette jeune femme lui a laiss\u00e9 l\u2019impression d\u2019une personne \u00ab rebelle\u2026 au rire bruyant et \u00e9clatant\u2026 \u00bb elle avait une voix \u00ab pleine de toutes les aventures de sa vie, Son \u0153il si gai, mais un jour elle disparut. \u00bb Ensuite Nancy fut affubl\u00e9e d\u2019une rempla\u00e7ante toute droit \u00e9chapp\u00e9e d\u2019un roman de Dickens : froide, implacable et m\u00e9chante qui \u00e9levait l\u2019enfant \u00ab \u00e0 coup de triques \u00bb, de privations et d\u2019humiliations. Nancy subit sans rien dire, trop timide pour se plaindre ! Elle reconnaitra cependant, en l\u2019admirant, l\u2019intelligence et la culture de Miss Scarth qui sera certainement renvoy\u00e9e en 1910 lorsque les parents de Nancy d\u00e9cident de l\u2019inscrire dans une \u00e9cole priv\u00e9e.<br \/>\nElle se r\u00e9fugie dans un monde imaginaire, s\u2019isole, se replie sur elle-m\u00eame. Mais, \u00e9crit un de ses biographes Fran\u00e7ois Buot, \u00ab Elle comprend aussi que si elle veut vivre sa vie, il va lui falloir tricher, mentir, comploter. D\u2019un point de vue psychopathologique on peut sans se tromper supposer qu\u2019elle a fait un repli d\u00e9pressif \u00e0 la perte inexpliqu\u00e9e de la gouvernante fran\u00e7aise. Je n\u2019oserais pas \u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se que Nancy, toute sa vie a recherch\u00e9 ce substitut maternel dans la proximit\u00e9 qu\u2019elle pouvait avoir avec des gens simples, \u00e9trangers \u00e0 son milieu social d\u2019origine et que son go\u00fbt prononc\u00e9 pour la lutte contre l\u2019injustice trouve ses racines dans ces premiers traumatismes infantiles et cette s\u00e9paration brutale et inexplicable.<br \/>\nIl est tr\u00e8s peu question du r\u00f4le paternel dans l\u2019\u00e9ducation de l\u2019enfant, ce qui plaide en la faveur de son exclusion comme tiers. En fait il semble que Nancy se soit \u00ab invent\u00e9 d\u2019autres p\u00e8res beaucoup plus exaltants \u00bb que Sir Bache Cunard au temp\u00e9rament solitaire qui aimait rester dans les \u00ab brumes de Nevill Holt \u00bb (propri\u00e9t\u00e9 familiale o\u00f9 est n\u00e9e Nancy en Mars 1896), nous dit Fran\u00e7ois Buot. C\u2019est cependant Nancy qui sera aupr\u00e8s de lui dans ses derniers instants de vie, (le 3 Novembre 1925), elle respectera ses derniers v\u0153ux et organisera une c\u00e9r\u00e9monie \u00ab des plus sobres \u00bb comme il le souhaitait.<br \/>\nElle a eu une m\u00e8re brillante, auto centr\u00e9e et tr\u00e8s active tant artistiquement, socialement que dans sa vie amoureuse. Fran\u00e7ois Buot \u00e9crit que Nancy \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 sa m\u00e8re qui \u00e9tait r\u00e9guli\u00e8rement absente de la maison et qu\u2019elle attendait son retour en raison de l\u2019animation et des f\u00eates qui suivaient le sillage de Maud d\u00e8s qu\u2019elle revenait \u00e0 Nevill Holt.<br \/>\nElles ont toutes les deux, pr\u00e9cocement, \u00e9t\u00e9 en rivalit\u00e9 sur le m\u00eame terrain quand on s\u2019y penche. Ont-elles eu des amants en commun ? C\u2019est une question que je n\u2019ai pas pu trancher, m\u00eame si les propos de Fran\u00e7ois Buot laissent entendre que Nancy aimait Georges Moore, ont-ils \u00e9t\u00e9 amants ?<br \/>\nCela aurait pu les rapprocher mais la m\u00e8re de Nancy \u00e9tait fa\u00e7onn\u00e9e d\u2019un autre bois, tout en semblant respecter des conventions aristocratiques de son milieu social, elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9g\u00e9rie d\u2019une Angleterre tentant de se lib\u00e9rer du carcan puritain de l\u2019\u00e9poque victorienne. C\u2019est de cela que Nancy, tout au long de sa vie semble avoir voulu se d\u00e9tacher tout en l\u2019utilisant si cela lui \u00e9tait n\u00e9cessaire. C\u2019\u00e9tait toutes deux de tr\u00e8s belles femmes icones de leur milieu socio culturel, et relativement lib\u00e9r\u00e9es des contraintes bourgeoises. La rivalit\u00e9 vis-\u00e0-vis des hommes a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vive et il semble que Maud n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 dans la possibilit\u00e9 de changer et d\u2019\u00e9voluer vers un lien plus temp\u00e9r\u00e9 avec les hommes qui au font l\u2019ont souvent abandonn\u00e9e et ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des unions plus \u00ab socialement correctes \u00bb.<br \/>\nNancy n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 cet imp\u00e9ratif, ses amants lui sont rest\u00e9s fid\u00e8les en amiti\u00e9 mais sans lui procurer une stabilit\u00e9 et une s\u00e9curit\u00e9 dont, sans sembler en avoir besoin, elle se serait peut-\u00eatre accommod\u00e9e. Toute sa vie elle a cherch\u00e9 \u00e0 remplir un vide affectif que ses nombreuses aventures amoureuses n\u2019ont jamais vraiment combl\u00e9.<br \/>\nTous les ingr\u00e9dients \u00e9taient l\u00e0 pour faire de ses personnages des h\u00e9ro\u00efnes romanesques et au font c\u2019est ce qu\u2019elles sont devenues dans le livre d\u2019Alexandra Lapierre.<br \/>\nNancy a-t-elle occup\u00e9 la place pour sa m\u00e8re d\u2019enfant miroir pourvoyeur de gratifications, ayant paradoxalement besoin sans cesse d\u2019\u00eatre approuv\u00e9e par elle ?<br \/>\nLa rigidit\u00e9 \u00e9motionnelle et narcissique, en lien avec le milieu aristocratique, a-t-elle constitu\u00e9, pour Maud, la d\u00e9fense majeure contre la culpabilit\u00e9 suscit\u00e9e par ses relations avec sa fille ?<br \/>\nOn sait peu de choses sur la petite enfance de Nancy. Mais l\u2019\u00e9volution du personnage maternel laisse imaginer qu\u2019il en a \u00e9t\u00e9 ainsi. Maud n\u2019a eu de cesse d\u2019affirmer agressivement sa f\u00e9minit\u00e9 ; elle n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019int\u00e9grer ses \u00e9motions douloureuses dans sa passion pour les d\u00e9connecter de leur source ; le surinvestissement de la vie sociale, festive et amoureuse lui a-t-elle permis d\u2019\u00e9viter l\u2019effondrement narcissique et d\u00e9pressif ?<\/p>\n<p>Mais ne peut-on pas, avec Caroline Eliacheff effectuer une autre analyse des relations entre m\u00e8res et filles dans cette histoire dont au fond nous ne connaissons que l\u2019aspect public \u00e0 travers les biographies qui leur sont consacr\u00e9es.<br \/>\nToutes les filles ne se reconnaissent pas, bien s\u00fbr, dans les drames et les conflits qui sous-tendent les romans, les contes et les mythes que nous abordons. Il existe, mais le genre litt\u00e9raire les explores peut-\u00eatre moins, des relations m\u00e8res-filles harmonieuses et je vous souhaite, mesdames d\u2019en avoir une !<br \/>\nLa complicit\u00e9 affich\u00e9e de certaines relations m\u00e8res-filles ne risque-t-elle pas de se substituer aux autres relations n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019individu ?<br \/>\nCaroline Eliacheff nous fait remarquer que : \u00ab dans le pass\u00e9, les filles reproduisaient majoritairement le destin de leur m\u00e8re en l\u2019int\u00e9riorisant, sans forc\u00e9ment vouloir et pouvoir garder une relation avec elle. De nos jours la complicit\u00e9 m\u00e8re-fille para\u00eet fr\u00e9quente alors m\u00eame qu\u2019elle renvoie \u00e0 une image r\u00e9gressive d\u2019un destin f\u00e9minin circonscrit aux liens familiaux. \u00bb<br \/>\nPour Freud, nous rappelle cette auteure, \u00ab la dette de gratitude qui unit l\u2019enfant \u00e0 sa m\u00e8re doit se situer dans le futur et non dans le pass\u00e9. \u00bb<br \/>\nFaute de quoi, la transmission de la vie peut s\u2019interrompre. <\/p>\n<p>\u00ab Je te serai toujours reconnaissant, maman ! \u00bb Dit un aiglon \u00e0 sa m\u00e8re-aigle, \u00e0 quoi la m\u00e8re r\u00e9pond : \u00ab Menteur ! \u00bb Et le laisse tomber.<br \/>\n\u00ab J\u2019esp\u00e8re que je serai aussi bonne pour mes enfants que tu l\u2019as \u00e9t\u00e9 pour moi ! \u00bb Dit \u00e0 sa m\u00e8re-aigle un autre des enfants. Elle la laisse vivre. <\/p>\n<p>Ainsi nous pouvons nous accorder sur la pluralit\u00e9 des modes de relation m\u00e8re-filles car il s\u2019agit d\u2019un axe d\u2019analyse qui tient compte de la subjectivit\u00e9 des points de vue. Les comportements peuvent apparaitre objectifs mais leur souvenir, leur r\u00e9cit ou m\u00eame leur v\u00e9cu, comme il existe une temp\u00e9rature r\u00e9elle et une temp\u00e9rature ressentie, s\u2019av\u00e8re sujet \u00e0 une grande relativit\u00e9 individuelle.<br \/>\nMaud a-t-elle agi comme l\u2019aigle qui laisse tomber l\u2019aiglon-Nancy qui lui ment et, qui loin de s\u2019acquitter de sa dette, n\u2019aura de cesse d\u2019en diff\u00e9rer le r\u00e8glement ? (Nancy n\u2019eut pas de descendance)<br \/>\nCe qui est certain dans l\u2019observation de l\u2019histoire de leur vie c\u2019est que leur relation, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s proche, c\u2019est bris\u00e9 sur les r\u00e9cifs de l\u2019amour et de la passion. Le manque de mobilit\u00e9 relationnelle a favoris\u00e9 l\u2019installation d\u2019un lien passionnel et d\u2019un destin tragique du devenir-femme en instituant une rivalit\u00e9 implacable, ali\u00e9nante et mortif\u00e8re.<br \/>\nBien-s\u00fbr on peut s\u2019accorder sur la modernit\u00e9 excitante du statut de femme de ces deux personnages. Toutes deux lib\u00e9r\u00e9es sexuellement, elles ont un parcours brillant, sem\u00e9 de r\u00e9ussites artistiques. Mais, rejet\u00e9 par leur milieu social d\u2019origine, leur nom restera dans l\u2019histoire associ\u00e9 \u00e0 celui des hommes qu\u2019elles ont fr\u00e9quent\u00e9, \u2026. Son mari, ses amants, pour Maud ; Aragon, les artistes qu\u2019elle a soutenus et ses engagements politiques r\u00e9volutionnaires pour Nancy.<br \/>\nElles ont toute leur vie \u00e9t\u00e9 en lien de toute les fa\u00e7ons possibles pourrait-on dire et, m\u00eame longtemps apr\u00e8s leur mort, les romanciers et les biographes n\u2019ont de cesse de tenter de les r\u00e9unir dans leurs \u00e9crits les \u00e9rigeant en mythe moderne d\u2019une \u00e9volution soci\u00e9tale impr\u00e9visible et intemporelle.<\/p>\n<p>Bibliographie :<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Buot, Nancy Cunard, Pauvert, 2019 ;<\/p>\n<p>Sophie Carquain, Trois filles et leurs m\u00e8res, ed. Leduc.s, Charleston, 2018<\/p>\n<p>Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois, Le livre de poche 2019, Albin Michel 2002 ;<\/p>\n<p>A.Naouri,  Les filles et leur m\u00e8re, Odile Jacob, 1998 ;<\/p>\n<p>Repr\u00e9sentations dans l\u2019art et dans la presse des relations m\u00e8res filles de l\u2019antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours.<\/p>\n<p>J\u2019ai recherch\u00e9 les repr\u00e9sentations de m\u00e8re avec leur fille dans la peinture de l\u2019antiquit\u00e9 au XVIII \u00e9 si\u00e8cle et il s\u2019av\u00e8re que le sujet est tr\u00e8s peu pr\u00e9sent, et qu\u2019il semble surtout abord\u00e9 par des femmes.<\/p>\n<p>Il y a bien s\u00fbr le bas-relief D\u00e9m\u00e9ter et sa fille Pers\u00e9phone prisonni\u00e8re des enfers. Les deux personnages se font face et rien ne les diff\u00e9rentie vraiment elles ne se regardent pas vraiment et tiennent chacune une sorte de petit arbre qu\u2019elles \u00e9rigent plus ou moins vers le ciel, elles ont la m\u00eame coiffure, les m\u00eames traits de visage.<br \/>\nIMAGES<br \/>\nLes relations m\u00e8res\/enfants dans l\u2019antiquit\u00e9 peuvent \u00eatre pens\u00e9es en termes de don et de transmission et conduisent \u00e0 \u00e9tudier un certain nombre de \u00ab figures \u00bb maternelles embl\u00e9matiques.<br \/>\nLa m\u00e8re peut donner (ou doit donner ?) \u00e0 ses enfants une troph\u00ea, de la philia et une certaine forme de paideia. Une m\u00e8re n\u2019est pas seulement celle qui porte et met au monde un enfant, elle est aussi celle qui nourrit et soigne le nouveau-n\u00e9, puis accompagne l\u2019enfant jusqu\u2019\u00e0 un \u00e2ge avanc\u00e9 (peut-\u00eatre l\u2019h\u00eab\u00ea). La nourriture que procure la \u00ab m\u00e8re \u00bb au nourrisson est en effet une nourriture naturelle fabriqu\u00e9e par le corps de la femme, donc non cultiv\u00e9e, contrairement \u00e0 l\u2019orge et au bl\u00e9 que produisent les hommes.<br \/>\nD\u00e9coule de cette interrogation sur la relation affective m\u00e8re-enfant et sur son \u00e9volution \u00e9ventuelle toute une s\u00e9rie de probl\u00e9matiques sur l\u2019instrumentalisation des relations m\u00e8re\/fille par rapport aux relations m\u00e8re\/fils, sur la mani\u00e8re dont la figure paternelle interagit dans cette relation.<br \/>\nLes m\u00e8res ont aussi en charge, manifestement, l\u2019\u00e9ducation des gar\u00e7ons jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de sept ans environ et celle des filles jusqu\u2019\u00e0 leur mariage.<br \/>\nL\u2019ensemble d\u00e9bouche, enfin, sur les aspects politiques et religieux de la maternit\u00e9, sur l\u2019importance de la m\u00e8re en termes de l\u00e9gitimation, de filiation, donc d\u2019identit\u00e9 sociale, sur le r\u00f4le, la place et l\u2019influence des m\u00e8res dans les cit\u00e9s grecques, largement sous-\u00e9valu\u00e9s par rapport \u00e0 ceux des p\u00e8res. <\/p>\n<p>Au XVII \u00e9 si\u00e8cle, le mode de repr\u00e9sentation refl\u00e8te la perception de la relation des personnes en fonction du milieu social. L\u2019aristocratie ou la haute bourgeoisie se figure sur le mod\u00e8le de la valorisation de la m\u00e8re, l\u2019enfant semble un faire-valoir, un accessoire, il n\u2019y a aucune tendresse repr\u00e9sent\u00e9e et l\u2019enfant est debout aux c\u00f4t\u00e9s de sa m\u00e8re qui, elle est assise comme dans le \u00ab Portait d\u2019une dame de qualit\u00e9 et sa fille \u00bb de Antoon Van Dyck (1599-1641) Le Louvre<br \/>\nIMAGE<\/p>\n<p>(\u00ab Assise de trois quarts, l\u00e9g\u00e8rement en biais, dans un fauteuil au dossier rouge, une dame d\u2019un rang de toute apparence \u00e9lev\u00e9, t\u00eate nue et v\u00eatue d\u2019une robe en satin noir rebrod\u00e9, rehauss\u00e9e d\u2019un large col et de manchettes en dentelle fine, tourne la t\u00eate et un regard pensif vers la droite. Elle porte de nombreux bijoux, dont un discret ornement dans ses cheveux relev\u00e9s, des pendants d\u2019oreilles et un ras du cou en perles, une croix d\u2019or enrichie de pierreries sur la poitrine, ainsi qu\u2019une cha\u00eene d\u2019or \u00e0 trois rangs. A droite aupr\u00e8s d\u2019elle, debout, les mains crois\u00e9es devant elle, se tient sagement une fillette \u00e0 la robe blanche retrouss\u00e9e sur un jupon bord\u00e9 de quatre galons d\u2019or, regardant le spectateur d\u2019un air mutin. Elle porte, comme sa m\u00e8re, un collier de perles au ras du cou. La lumi\u00e8re traverse la sc\u00e8ne en diagonale, caressant au passage les reflets lustr\u00e9s du tissu noir et laissant \u00e0 dessein la partie gauche du tableau dans la p\u00e9nombre. Un pan de rideau mordor\u00e9 sur lequel se d\u00e9tachent avec d\u00e9licatesse les carnations du visage de la m\u00e8re, un rectangle de ciel sur la droite, deux colonnes adoss\u00e9es, composent le fond du tableau. Au noir intense et profond de la robe, viennent s\u2019opposer les touches de blanc des nuages, le nacr\u00e9 des perles et du satin de la robe de la fillette, l\u2019\u00e9l\u00e9gance arachn\u00e9enne de la dentelle, mais aussi la touche rouge du fauteuil et le drap\u00e9 dor\u00e9 du rideau et de la parure. Les diff\u00e9rentes diagonales qui traversent la sc\u00e8ne repr\u00e9sent\u00e9e, donnent aux deux mod\u00e8les un mouvement imperceptible, mais pr\u00e9sent, malgr\u00e9 leur apparente immobilit\u00e9 \u00bb.)<\/p>\n<p>IL semblerait que c\u2019est la peintre \u00c9lisabeth Vig\u00e9e Le Brun (aussi appel\u00e9e \u00c9lisabeth Vig\u00e9e, \u00c9lisabeth Le Brun ou \u00c9lisabeth Lebrun, n\u00e9e Louise-\u00c9lisabeth Vig\u00e9e le 16 avril 1755 \u00e0 Paris, et morte dans la m\u00eame ville le 30 mars 1842, est une artiste peintre fran\u00e7aise, consid\u00e9r\u00e9e comme une grande portraitiste de son temps.) qui ait ouvert la voie \u00e0 une repr\u00e9sentation plus naturelle de la relation m\u00e8re-fille dans un autoportrait avec sa fille en 1786, tableau actuellement expos\u00e9 au Louvre. On y voit une m\u00e8re heureuse, aimante et fi\u00e8re de poser avec son enfant qui est bien vivante, souriante, il n\u2019y a pas de condescendance de la part de la m\u00e8re, le port de l\u2019enfant est naturel et enjou\u00e9.<br \/>\nLe portrait de Caroline Murat, Reine de Naples et de sa fille Laetitia, par le m\u00eame peintre est diff\u00e9rent dans la posture qui est marqu\u00e9e par la dignit\u00e9 de la fonction maternelle, mais les sourires de l\u2019enfant et de la m\u00e8re leur conf\u00e8rent une humanit\u00e9 et une complicit\u00e9 entre les deux personnages qui semble naturelle et adoucit l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 du maintien postural.<br \/>\nIMAGE<\/p>\n<p>Une rapide recherche sur le net m\u2019a tout de suite plong\u00e9 dans le pr\u00e9sent d\u2019une certaine mode qui projette sur nos \u00e9crans, dans les magazines f\u00e9minins des th\u00e8mes, qui bien que anciens, sont souvent pr\u00e9sent\u00e9s comme actuels, modernes et significatifs d\u2019une \u00e9volution voire d\u2019un renouveau des relations m\u00e8res filles.<\/p>\n<p>Paris Match dans une s\u00e9rie : 1949-2019, au sujet de \u00ab nos ann\u00e9es 1950 \u00bb met en sc\u00e8ne la maternit\u00e9 princi\u00e8re de Grace Kelly qu\u2019ils se targuent de \u00ab faire La Princesse de Monaco \u00bb. On y trouve deux photos o\u00f9 l\u2019ancienne actrice f\u00e9tiche de Hitchcock pose en tant que m\u00e8re.<br \/>\nUne premi\u00e8re photo la montre \u00e0 la naissance de Caroline qu\u2019elle tente de consoler maladroitement mais avec tendresse.<br \/>\nUne deuxi\u00e8me photo la montre avec une Caroline espi\u00e8gle qui affirme sa personnalit\u00e9 face \u00e0 son fr\u00e8re Albert concentr\u00e9 sur un jouet ou une friandise. Gr\u00e2ce semble tendue, elle a les traits fatigu\u00e9s, mais le journal titre \u00ab Loin de l\u2019image glac\u00e9e de la blonde hitchcockienne qu\u2019elle a si bien su interpr\u00e9ter, Grace, le chignon impeccable, serre tendrement dans ses bras Albert et Caroline. \u00bb Le 15 Juin 1959.<br \/>\nIMAGES<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment une mode, li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la place du corps dans la soci\u00e9t\u00e9, est de se faire tatouer ensemble lors de la f\u00eate des m\u00e8res, soit le m\u00eame dessin ou symbole, soit des dessins ou symboles compl\u00e9mentaires scellant la plupart du temps l\u2019adage populaire, normalement d\u00e9volu aux couples d\u2019amoureux : je t\u2019ai dans la peau.<br \/>\nIMAGES<\/p>\n<p>Une autre s\u00e9rie \u00e0 succ\u00e8s est repr\u00e9sent\u00e9e par une suite d\u2019articles trouv\u00e9s dans le magazine Marie-Claire intitul\u00e9s : Peut-on gu\u00e9rir de sa m\u00e8re ? Devient-on forc\u00e9ment comme sa m\u00e8re ? J\u2019ai peur de ressembler \u00e0 ma m\u00e8re ; Je suis jalouse de ma fille et enfin, \u00e9l\u00e8ve-t-on vraiment nos filles comme nos fils ?<br \/>\nIMAGE<\/p>\n<p>Cette rapide revue montre les points de vue des filles sur leur relation \u00e0 leur m\u00e8re et des m\u00e8res et des parents sur leur fa\u00e7on d\u2019\u00eatre avec leur fille. Ces points de vue sont int\u00e9ressants car ils illustrent d\u2019une certaine fa\u00e7on l\u2019intemporalit\u00e9 des pr\u00e9occupations habituelles de la m\u00e9tamorphose que vivent les femmes lorsqu\u2019elles deviennent m\u00e8res d\u2019une fille et doivent, avec le temps apprendre \u00e0 s\u2019en s\u00e9parer. <\/p>\n<p>Conclusion<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019amour ne suffit pas \u00bb<br \/>\nB. Bettelheim, cit\u00e9 dans : M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois ; C. Eliacheff et Nathalie Heinich.<\/p>\n<p>Les conflits dans la relation m\u00e8re-fille, comme dans toute relation ne sont pas en soi n\u00e9gatifs. Ils peuvent \u00eatre au service de l\u2019approfondissement, du tissage, du lien tant que leur climat reste celui du respect et de la confiance n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019instauration de la pens\u00e9e et de la parole. Se parler, m\u00eame si c\u2019est difficile permet le plus souvent de se d\u00e9gager de l\u2019emprise de l\u2019id\u00e9alisation et des r\u00e9p\u00e9titions d\u2019agirs inconscient.<br \/>\nSi l\u2019institution d\u2019un tiers dans les relations m\u00e8res-filles est une condition n\u00e9cessaire \u00e0 leur souplesse, cela ne suffit cependant pas. Le respect, tant par la fille que par la m\u00e8re de la pluralit\u00e9 des relations possibles est indispensable. C\u2019est ce qui permettra \u00e0 l\u2019une comme \u00e0 l\u2019autre de traverser les emb\u00fbches li\u00e9es aux vicissitudes des diff\u00e9rents \u00e2ges de la vie. Il s\u2019agira alors pour la m\u00e8re et pour la fille de ne pas se retrouver au centre de la vie de l\u2019autre mais comme un \u00e9l\u00e9ment de leur vie propre. C\u2019est souvent dans l\u2019apr\u00e8s-coup qu\u2019il est possible de se pencher sur les trajectoires de vie et d\u2019en tirer une sorte d\u2019enseignement. Chacun, chacune d\u2019entre nous a travers\u00e9 ces \u00e9preuves, plus ou moins facilement. Devenir une femme, devenir un homme, n\u00e9cessite du travail, de la pers\u00e9v\u00e9rance et de l\u2019espoir.<br \/>\nCes diff\u00e9rentes \u00e9tapes mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les degr\u00e9s de mobilit\u00e9 des interrelations m\u00e8res-filles.<br \/>\nDevenir femme n\u00e9cessite le passage de la tradition \u00e0 la modernit\u00e9 dans le statut de la sexualit\u00e9 ; devenir m\u00e8re se centre sur la transmission des savoirs, qui se fait par les femmes dans la majorit\u00e9 des cas ; la confrontation \u00e0 la vieillesse et \u00e0 la mort est \u00e9galement une \u00ab affaire de femmes \u00bb dans beaucoup de cas.<br \/>\nEnfin il existe une \u00ab sp\u00e9cificit\u00e9 des rapports m\u00e8re-fille \u00bb qui ne peut pas \u00eatre r\u00e9duite aux seuls rapports m\u00e8re-enfant.<br \/>\nNous avons vu \u00e0 quel point les interactions pr\u00e9coces \u00e9taient fondamentales.<br \/>\nLa construction de l\u2019identit\u00e9 passe, pour les filles par une identification primaire \u00e0 la m\u00e8re, qui r\u00e9alise ce qu\u2019on pourrait nommes objet narcissique parfait, les deux protagonistes \u00e9tant du m\u00eame sexe. La sortie de cette \u00e9tape appel\u00e9e narcissique primaire se fait comme nous le disent certains auteurs, par d\u00e9doublement avec une sorte \u00ab d\u2019indiff\u00e9rence des sexes \u00bb.<br \/>\nToute la sp\u00e9cificit\u00e9 du travail psychique secondaire qui devra s\u2019effectuer par la fille est reli\u00e9 \u00e0 ce semblable qui l\u2019a cr\u00e9\u00e9e. Il s\u2019agit pour elle de construire son sentiment d\u2019identit\u00e9 en s\u2019\u00e9tayant sur un \u00eatre semblable dont il lui faut pourtant se s\u00e9parer, se diff\u00e9rencier sans pour autant s\u2019identifier uniquement \u00e0 l\u2019autre sexe, tout en continuant \u00e0 en \u00eatre aim\u00e9e.<br \/>\nLa constitution d\u2019une triade, symboliquement repr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019arriv\u00e9e sur la sc\u00e8ne psychique du tiers paternel, qui n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent dans l\u2019esprit maternel, soit sous les traits de son propre p\u00e8re, soit sous celui de son amant ou de son mari ou m\u00eame de sa compagne, facilite le jeu de \u00ab l\u2019imp\u00e9ratif de diff\u00e9renciation \u00bb qui ouvre sur l\u2019alt\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nAinsi nul ne sait vraiment s\u2019il existe de \u00ab bonnes m\u00e8res et de bonnes filles \u00bb ailleurs que dans l\u2019imaginaire id\u00e9alis\u00e9 de l\u2019enfance.  Mais tous savent plus ou moins intuitivement, et la clinique le rencontre tr\u00e8s fr\u00e9quemment, que des relations f\u00e9condes, souples, solides int\u00e9grant tant les dimensions narcissiques que objectales, sont plus fr\u00e9quemment retrouv\u00e9es dans les configurations familiales qui n\u2019excluent symboliquement ni le p\u00e8re, ni la fille, ni la m\u00e8re.<\/p>\n<p>Bibliographie<\/p>\n<p>Bernard Andrieu et Gilles Bo\u00ebtsch, Dictionnaire du corps, Biblis ;<\/p>\n<p>Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de f\u00e9e (1976) Paris, Pluriel ;<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Buot, Nancy Cunard, Pauvert, 2019 ;<\/p>\n<p>Sophie Carquain, Trois filles et leurs m\u00e8res, ed. Leduc.s, Charleston, 2018<\/p>\n<p>Carina Coulacoglou, Auteur du FTT, psychologue d\u2019enfants, Universit\u00e9 Pantion d\u2019Ath\u00e8nes, 40E Esperou Str., Kifissia, Ath\u00e8nes 14561, Gr\u00e8ce, e-mail : carina@hol.gr, Cairn ;<\/p>\n<p>Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, M\u00e8res-Filles, Une relation \u00e0 trois, Le livre de poche 2019, Albin Michel 2002 ;<\/p>\n<p>S. Freud, Le roman familial des n\u00e9vros\u00e9s (1909), dans, N\u00e9vrose, psychose et perversion, PUF, 1981 ;<\/p>\n<p>A. Green, Le genre neutre, dans Narcissisme de vie narcissisme de mort,<br \/>\nEd de Minuit, 1983 ;<\/p>\n<p>Claude de la Genardi\u00e8re, Encore un conte ? Le petit chaperon rouge \u00e0 l\u2019usage des adultes, PU de Nancy, 1993 ;<\/p>\n<p>F. H\u00e9ritier, Les deux s\u0153urs et leur m\u00e8re. Anthropologie de l\u2019inceste, Odile Jacob, 1994 ;<\/p>\n<p>R. Ka\u00ebs et coll., Contes et Divans, Dunod, 1989 ;<\/p>\n<p>P. Lafforgue, Petit poucet deviendra grand. Le travail du conte, Mollat ed., 1995 ;<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent de la psychanalyse, Les folies de la norme, Revue de l\u2019APF, n\u00b02, septembre 2019, Puf ;<\/p>\n<p>Marie-Magdeleine Lessana, Entre m\u00e8re et fille : un ravage, Pluriel, 2020 ;<\/p>\n<p>A.Naouri,  Les filles et leur m\u00e8re, Odile Jacob, 1998 ;<\/p>\n<p>Nouvelle Revue de Psychanalyse, Bisexualit\u00e9 et diff\u00e9rence des sexes, N\u00b0 7, Printemps, 1973, Gallimard ;<\/p>\n<p>Nouvelle Revue de Psychanalyse, Les m\u00e8res, N\u00b0 45, Printemps 1992, Gallimard ;<\/p>\n<p>Marthe Robert, Roman des origines et origine du roman, Tel Gallimard, 2013 ;<\/p>\n<p>JY Tamet, H. Normand, Le genre inquiet, Le pr\u00e9sent dans la psychanalyse APF n\u00b02 septembre 2019 ;<\/p>\n<p>Y. Verdier, Le petit chaperon rouge dans la tradition orale.<\/p>\n<p>Kathleen Winter, Annabel, 10\/18 ;<\/p>\n<p>Plan<\/p>\n<p>I-\tLes contes<br \/>\nI-a Le Petit Chaperon Rouge<br \/>\nI-b Blanche Neige<\/p>\n<p>II-\t Annabel<br \/>\nIII-\tMadame de S\u00e9vign\u00e9 et sa fille Madame de Grignan<br \/>\nIV-\tLes D\u00e9esses-M\u00e8res et les M\u00e8res-Etoiles<br \/>\n        IV-a D\u00e9m\u00e9ter et Pers\u00e9phone<br \/>\n        IV-b Maud et Nancy Cunard<br \/>\nV-\t Repr\u00e9sentations dans l\u2019art et dans la presse des relations m\u00e8res filles de l\u2019antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours<br \/>\nVI-\tConclusion<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les histoires d\u2019A Les histoires d\u2019amour Les histoires d\u2019amour finissent mal Les histoires d\u2019amour finissent mal en g\u00e9n\u00e9ral\u2026 Les Rita Mitsouko. Ou bien Il \u00e9tait une fois\u2026 Et ils se mari\u00e8rent \u2026 Et eurent une fille\u2026 Un conte. 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