{"id":1384,"date":"2022-03-25T15:21:23","date_gmt":"2022-03-25T14:21:23","guid":{"rendered":"https:\/\/jean-claude-bourdet.fr\/?p=1384"},"modified":"2022-04-23T18:44:01","modified_gmt":"2022-04-23T16:44:01","slug":"lectures-vagabondes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jean-claude-bourdet.fr\/index.php\/2022\/03\/25\/lectures-vagabondes\/","title":{"rendered":"Lectures vagabondes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une lecture vagabonde de Gramin\u00e9es Nouvelles \u00e9trang\u00e8res<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revue Litt\u00e9raire Num\u00e9ro 3&nbsp;; PROMESSE(S) D\u00e9cembre 2021<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une simplicit\u00e9 sophistiqu\u00e9e rev\u00eat l\u2019\u00e9l\u00e9gance du format de cette jeune revue qui en est \u00e0 son troisi\u00e8me num\u00e9ro apr\u00e8s Couple (s) et Evasion (s) les num\u00e9ros 1 et 2.&nbsp; Il s\u2019agit de r\u00e9unir sous la banni\u00e8re de l\u2019association du m\u00eame nom, de br\u00e8ves nouvelles \u00e9trang\u00e8res venues de cinq continents, \u00e9crites par dix \u00e9crivais, traduites par six traducteurs avec le concours de cinq illustrateurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019objet livre attire le regard autant que la main qui caresse la couverture soyeuse avant de l\u2019effeuiller d\u00e9licatement. Le choix de la couleur dominante, le bleu pour ce num\u00e9ro, procure imm\u00e9diatement une sensation de bien-\u00eatre et d\u2019apaisement. L\u2019esprit curieux par nature, singe agile et pr\u00e9somptueux, apr\u00e8s une s\u00e9rie de respirations se calme et laisse entrer les formes, les contrastes, il palpe mentalement le contenant comme le ferait un gast\u00e9ropode prudent avant de s\u2019aventurer dans la multiplicit\u00e9 des caract\u00e8res que la syntaxe aligne en mots, en phrases en chapitres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lecteur comprendra que les \u00e9ditrices, jardini\u00e8res attentives, Eve Vila et Nathalie Tournillon, et leur complice la graphiste Mathilde Dubois, se sont engag\u00e9e dans une passionnante aventure qui nous entraine aux quatre coins du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re \u00e9tape du voyage nous fait d\u00e9couvrir une <strong>Asie<\/strong> dont le tableau de Sylvie Bello tente d\u2019adoucir la modernit\u00e9 tentaculaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les rites ancestraux sont malmen\u00e9s, r\u00e9duits, asservis, l\u2019auteur de la premi\u00e8re nouvelle, traduite par Coraline Jortay, Ho Sok Fong, r\u00e9siste \u00e0 cette colonisation en inventant un personnage subversif qui se retrouve coinc\u00e9 derri\u00e8re un mur de b\u00e9ton. <strong><em>Le mur<\/em><\/strong> est le symbole universel de l\u2019oppression &#8211; politique, physique ou m\u00e9canique &#8211; d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en plein bouleversement anthropoc\u00e9nique. La solution g\u00e9niale de l\u2019auteur est une m\u00e9tamorphose du personnage en h\u00e9ro\u00efne qui disparait progressivement de la sc\u00e8ne et se retrouve, dans le r\u00e9cit de papier, se faufilant, invisible entre les poubelles de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La deuxi\u00e8me nouvelle, <strong><em>Ma fille et la cigarette<\/em><\/strong>, de Murat Ozyasar, traduite par Sylvain Cavaill\u00e8s est un pur enchantement. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9mu, et \u00e9mu et j\u2019ai envi\u00e9 cet auteur pour telle expression, telle tournure de phrase. Quel plaisir de sentit l\u2019instant saisit au tournant d\u2019une traduction au cordeau comme on dit dans le b\u00e2timent d\u2019une mesure tr\u00e8s pr\u00e9cise. Les r\u00e9p\u00e9titions conf\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e9crit le rythme de l\u2019enfance, lorsqu\u2019elle cherche \u00e0 affirmer une v\u00e9rit\u00e9 toute crue, jusque chez le futur p\u00e8re qui r\u00e9p\u00e8te, se souvenant du jour de la naissance de sa fille&nbsp;: <em>Jusqu\u2019\u00e0 maintenant<\/em>. <em>Jusqu\u2019\u00e0 maintenant. Pourtant, maintenant, ce n\u2019\u00e9tait pas le monde, ni l\u2019eau, mais moi-m\u00eame qui \u00e9tais troubl\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et plus tard dans la lecture&nbsp;: <em>papa, ne me r\u00e9ponds pas de question&nbsp;! <\/em>et encore&nbsp;: <em>papa, replaisis-toi&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et je ne me lasserais pas de lire-re-lire ces mots, que j\u2019aimerais entendre de la voix qui les \u00e9crit dans toutes les langues qui bleuissent les \u00e2mes <em>en-en vrai<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Merci Murat Ozyasar&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ma lecture se poursuit et s\u2019\u00e9crira demain ou apr\u00e8s-demain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dimanche, 20 mars 2021<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Premier jour d\u2019un printemps gris, l\u2019Europe saigne \u00e0 Marioupol.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Allons du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une <strong>Oc\u00e9anie<\/strong> que le pastel d\u2019Inbar Heller Algazi dessine. L\u2019\u00e9coute du souffle des vents marins et du glissement des lourds nuages bleus nous avertissent que nous entrons dans une zone de turbulences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Attention<\/em><\/strong>, nouvelle de Catherine Childgey, traduite par Eve Villa nous pr\u00e9cipite dans les souvenirs d\u2019enfance du narrateur. Nous le suivons dans le territoire aride, dangereux, sec et br\u00fblant du bush&nbsp;: <em>il faisait un soleil de fournaise<\/em>\u2026 Les paysages, les odeurs, les vies s\u2019\u00e9gr\u00e8nent dans une syntaxe parfaite. Nous nous trouvons pr\u00e9cipit\u00e9s dans une suite d\u2019illusions et de d\u00e9sillusions qui deviennent les fils d\u2019ariane du r\u00e9cit que le lecteur d\u00e9couvrira la mat\u00e9rialit\u00e9 narrative. Le tour de force de l\u2019auteur est de nous entrainer, sur le fond d\u2019une contr\u00e9e inconnue, dans l\u2019universalit\u00e9 des relations humaines, parentales, amicales, professionnelles. Ici o\u00f9 l\u00e0-bas, et on devrait pourtant le savoir, les m\u00e8res ont un amour abusif et narcissique pour leur rejeton, les amie(s) sont jalou(x)ses, l\u2019image d\u00e9vore la pens\u00e9e, le soleil manque de modestie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pensais qu\u2019avec Nicolas Kurkovitch entrant dans <strong><em>Le s\u00e9jour paisible<\/em><\/strong> j\u2019allais d\u00e9river, suivre les aliz\u00e9s de r\u00eaveries maritimes, mais l\u2019auteur en une phrase suscite le respect et l\u2019attention la plus soutenue possible, comme si la surface calme de la mer pouvait \u00e0 tout instant nous pr\u00e9cipiter dans les courants et des tourbillons \u00e9motionnels et sensoriels irr\u00e9pressibles vers les abysses les plus insondables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>On n\u2019entre pas de fa\u00e7on nonchalante sur un territoire qui n\u2019est pas le sien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet avertissement op\u00e9ra comme une sorte d\u2019autorisation de survoler, presque sans y poser l\u2019\u0153il le r\u00e9cit trop puissant de Nicolas Kurkovitch<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ne pas plonger dans les eaux noires du fleuve nocturne<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">rester en surface attendre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">l\u2019\u0153il s\u2019habitue l\u2019ombre s\u2019apaise<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">alors alors seulement s\u2019assoir<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">entrer dans le courant des mots<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ensuite peut-\u00eatre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">entrer dans le champ<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">fouler le vert frais de l\u2019herbe<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">laisser la trace d\u2019un pied nu<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">pour enfin seulement oser<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">poser un \u0153il sur les lignes du destin<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Suivre Tarou jusque dans sa maison s\u2019assoir pr\u00e9s du foyer, le temps d\u2019une histoire, sous le haut toit de feuilles tress\u00e9es, et, avec lui, ressentir la pr\u00e9sence du monde au fond de l\u2019\u00e9troite vall\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Nous \u00e9tions l\u00e0, nous vivions l\u00e0, un po\u00e8me pour changer notre pr\u00e9sence au monde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ce qui nous restera quand toutes les vall\u00e9es du monde seront soumises \u00e0 un \u00ab&nbsp;vaste projet de constructions sociales.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>la nuit qu\u2019est ce&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; rien<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>ou trop d\u2019espace ou encore<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>trop de temps\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0 rien<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lundi 28 mars.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il m\u2019aura fallu plusieurs jours pour oser m\u2019aventurer dans la for\u00eat bleue que la peinture acrylique de B\u00e9atrice Bandiera propose comme porte d\u2019entr\u00e9e du <strong>continent europ\u00e9en<\/strong>. Le premier pas est rude en ces temps troubl\u00e9s par la guerre d\u2019annihilation, comme la qualifie Andr\u00e9 Markowicz, que Vladimir Poutine m\u00e8ne en Ukraine. &nbsp;Rude et glaciale. La langue d\u2019Annika Norlin, traduite par Isabelle Ch\u00e9reau, est tranchante. Cette langue m\u2019a faite tomber dans une ruralit\u00e9 brutale que le solitaire affronte avec un tord-boyau mortel. Je dois avouer que j\u2019ai &#8211; apr\u00e8s un d\u00e9tour par la consultation d\u2019une liste d\u2019auteurs su\u00e9dois qui m\u2019\u00e9taient plus familiers, Ingmar Bergman, Henning Mankell mais aussi Astrid Lindgren cr\u00e9atrice de Fifi Brindacier, Nelly Sachs fid\u00e8le amie de Paul Celan &#8211; enfin, pu d\u00e9chiffrer l\u2019\u00e2me de la nouvelle. Une familiarit\u00e9 s\u2019installe avec les personnages &#8211; p\u00eacheurs, petits entrepreneurs, certains tr\u00e8s port\u00e9s sur la boisson, souvent seuls et d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s &#8211; qui entrent en r\u00e9sonnance avec des figures de mon enfance rurale. Lundi 28 mars.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sujet de la nouvelle est la solitude, r\u00e9elle, imaginaire elle cr\u00e9e ses propres rem\u00e8des.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir connu Olof \u00ab&nbsp;qui n\u2019avait jamais quitt\u00e9 son village et qui voyageait sans avoir besoin d\u2019un passeport&nbsp;\u00bb. Flanqu\u00e9 d\u2019une bouteille de gnole, j\u2019ai cru reconnaitre cet homme mort le \u00ab&nbsp;sourire aux l\u00e8vres&nbsp;\u00bb. <strong>La pute balte<\/strong>, titre du r\u00e9cit, soulage bri\u00e8vement la solitude du p\u00e8re Fogdo, avant de repartir vers son destin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en est ainsi des r\u00eaves, n\u00e9cessaires, r\u00e9solutifs, mais passagers clandestins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lundi 4 avril.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les poissons ne ferment pas les yeux \/ Il pesci non chiudono gli occhi,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tenter l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019Erri de Luca partage avec nous dans ce petit livre, lu il y a quelques ann\u00e9es dans une traduction de Dani\u00e8le Valin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment dire&nbsp;: peut-\u00eatre que la voix de Cyril Laumonier, qui a lu le d\u00e9but de la nouvelle de Marco Ursano, <strong>Le plongeur<\/strong>, deuxi\u00e8me incursion sur le continent <strong>Europe<\/strong>, dans une cave de l\u2019ile saint louis un soir de Mars 2022 est rest\u00e9e grav\u00e9e dans ma m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre ai-je \u00e9t\u00e9 comme les vieux p\u00eacheurs de Forte dei Marmi, \u00e9tonn\u00e9 et perplexe par cette fa\u00e7on inattendue de nous entrainer dans une myst\u00e9rieuse mythologie locale. Au fond, les d\u00e9fis sportifs que le personnage affronte sont la sources d\u2019autres d\u00e9fis que la modernit\u00e9 impose \u00e0 son tour. Une sorte d\u2019emballement du r\u00e9cit se justifie par le maillages d\u2019alliances entre les protagonistes, alliances opportunistes pour certains, v\u00e9ritable d\u00e9votion pour d\u2019autres. La nature humaine sauvage, profond\u00e9ment narrative de l\u2019histoire nous plonge dans les abysses d\u2019un univers familier avec les dieux. L\u2019amour, destin in\u00e9vitable du h\u00e9ros l\u2019entraine dans un h\u00e9sitation salutaire, d\u00e9ni adolescent d\u2019un \u00e9tat que les solstices pr\u00e9figurent en vain. L\u2019envol\u00e9e des \u00e9lanc\u00e9s plongeurs, \u00e9vanescence d\u2019une \u00e2me sacr\u00e9e, fonctionne comme une po\u00e9sie mythologique, sensuelle et alti\u00e8re. Les mots s\u2019absentent comme le h\u00e9ros de la nouvelle, peut-\u00eatre seront-t-ils de nouveau au rendez-vous en octobre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mercredi 6 avril.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>I seek to cure what\u2019s deep inside, frightened of this thing that I\u2019ve become&nbsp;; <\/em>Africa, TOTO IV<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Elle \u00e9tait notre s\u0153ur et notre amie, mais depuis l\u2019\u00e9poque o\u00f9 on \u00e9tait des totos, Meri n\u2019\u00e9tait pas comme nous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Meri aurait-elle pu penser, comme Davis F Paich ou Jeffrey T Porcaro l\u2019\u00e9crivent&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>j\u2019ai peur de cette chose que je suis devenue&nbsp;<\/em>? Je ne crois pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Makena Onjerika, et Eve Vila qui traduit <strong>Fanta cassis <\/strong>nous pr\u00e9cipitent sans m\u00e9nagement dans une langue qui n\u2019est pas seulement \u00e9trang\u00e8re, c\u2019est une m\u00e9canique implacable, un processus que Freud a tr\u00e8s bien traduit dans un petit essai intitul\u00e9 <em>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em>. Le proc\u00e9d\u00e9 est redoutable&nbsp;: anonymat d\u2019une narratrice objective, d\u00e9tails anecdotiques, focus sur un fait divers dont le titre serait rest\u00e9 entr\u2019aper\u00e7u dans un fil d\u2019actualit\u00e9 charg\u00e9 : disparition d\u2019une travailleuse du sexe dans les bas-fonds de Nairobi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais ce que Freud a magistralement d\u00e9montr\u00e9 c\u2019est que ce qui suscite l\u2019angoisse n\u2019est pas l\u2019\u00e9tranger mais au contraire l\u2019intime refoul\u00e9. C\u2019est l\u00e0 le tour de force de l\u2019auteure. Sous couvert d\u2019un exotisme \u00e9quatorial, Makena Onjerika mobilise subtilement nos peurs en nous pr\u00e9sentant la force brutale d\u2019une existence mis\u00e9rable. L\u2019effacement de toute compassion n\u2019a comme source que la n\u00e9cessit\u00e9 de la survie. Makena Onjerika reprend le r\u00e9cit l\u00e0 o\u00f9, dans le froid glacial de l\u2019Europe de l\u2019Est, Julio Cortazar termine une autre nouvelle&nbsp;: La lointaine. Sur un pont glacial battu par un terrible vent d\u2019Est, le narrateur en croisant une mendiante, constate, avec toute l\u2019horreur dont l\u2019auteur sait charger ses personnages, qu\u2019il a chang\u00e9 de corps et se trouve d\u00e9sormais \u00e0 regarder de ses yeux secs s\u2019\u00e9loigner l\u2019\u00e9l\u00e9gante silhouette de la personne qu\u2019il \u00e9tait l\u2019instant d\u2019avant. J\u2019ai sur ma loggia une plante qui repousse chaque printemps, je ne saurais en dire l\u2019esp\u00e8ce mais elle a cette \u00e9tonnante capacit\u00e9 de survie qu\u2019acqui\u00e8rent certains \u00eatres dont les histoires \u00e9gr\u00e8nent nos m\u00e9moires hant\u00e9es par la culpabilit\u00e9 des nantis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le <strong>continent Africain<\/strong> nous offre habituellement une possibilit\u00e9 de r\u00e9demption que le r\u00e9cit ne propose m\u00eame pas. Les bons samaritains ne suffisent pas \u00e0 sauver l\u2019\u00e2me simple de Meri destin\u00e9e \u00e0 une errance \u00e9ternelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019horreur, appelle le silence,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">alors, s\u2019allonger sous un escalier d\u00e9fonc\u00e9, alors<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">se recroqueviller,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">attendre que la douleur s\u2019estompe,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">siroter un Fanta cassis<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">redevenir un toto et chantonner en Ingrish&nbsp;<em>:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>&nbsp;Meri hada ritro ramp, ritro ramp, ritro ramp<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vendredi 8 avril.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tableau&nbsp;:Rotring,de Julien Martini\u00e8re, ouvre le continent <strong>Afrique<\/strong> dont je viens d\u2019explorer la premi\u00e8re nouvelle Fanta Cassis. Il repr\u00e9sente au premier plan une femme endormie symbole de la terre m\u00e8re. L\u2019illustrateur installe en entre deux, avec en arri\u00e8re-plan des for\u00eats d\u00e9vast\u00e9es par l\u2019exploitation industrielle, un no man\u2019s land dans lequel les enfants travaillent une terre chaotique d\u2019o\u00f9 certains extraient des gros diamants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sc\u00e9nographie politique du st\u00e9r\u00e9otype d\u2019une Afrique soumise \u00e0 ses exploitants ne se retrouve pas dans la deuxi\u00e8me nouvelle&nbsp;: <strong>La fille sur l\u2019affiche de la cabine d\u2019essayage<\/strong>, de Jackee Budesta Batanda traduite de l\u2019anglais (Ouganda) par Eve Villa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le texte est construit sur une dramaturgie introductive&nbsp;: une amie perdue de vue depuis plusieurs ann\u00e9es envoie un mail de d\u00e9tresse. La destinatrice du message, qui est la narratrice, se rem\u00e9more sa derni\u00e8re rencontre avec son amie \u00e0 Johannesburg. Rencontre qui devait sceller la rupture de l\u2019amiti\u00e9 estudiantine dans une sorte de happening dont la photo dans la cabine d\u2019essayage devenait le symbole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre enthousiasme coll\u00e9gien et badinage superficiel, les protagonistes dessinent progressivement une histoire humaine universelle. L\u2019arriv\u00e9e d\u2019un tiers masculin dans la relation entre deux filles est souvent catastrophique pour l\u2019une d\u2019elle. La suite coule de source, l\u2019image mentale construite par Nalyaaka d\u2019une Trudy attentionn\u00e9e, fid\u00e8le, ne colle plus avec \u00ab&nbsp;la fille sur la photo&nbsp;\u00bb. Quant au gars, il ne plait pas \u00e0 l\u2019amie Ougandaise qui ne le cache pas \u00e0 Trudy. Mais l\u2019aveuglement, la solitude et l\u2019amour sont bien plus puissants qu\u2019un lien d\u2019amiti\u00e9 effiloch\u00e9 par l\u2019\u00e9loignement et le temps. Trudy rejette Nalyaaka qui revient dans sa vie personnelle, son travail, ses engagements humanitaires et perd de vue la blondeur du mannequin, seule blanche dans le tableau, qui vantait la qualit\u00e9 de la vie \u00e0 Jozi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en est ainsi de l\u2019amiti\u00e9, construite dans la ferveur de l\u2019adolescence elle ne survit pas toujours aux m\u00e9andres de la d\u00e9raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, et c\u2019est l\u00e0 la question, va-t-elle renaitre de ses cendres&nbsp;? Le r\u00e9cit laisse le lecteur en d\u00e9cider.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une page plus loin, un oc\u00e9an franchit nous nous retrouvons face \u00e0 un d\u00e9cor religieux-kitsch qui pourrait orner l\u2019autel d\u2019une de ces nouvelles religions dont le nouveau monde qui peuple l\u2019<strong>Am\u00e9rique <\/strong>est friand. Claire Gaudriot a su tirer de ses crayons le collage symbolique d\u2019un continent violent empreint de dieux terribles, tout puissants, humains, naturels ou surnaturels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ensuite-ensuite&nbsp;: dans la \u00ab&nbsp;<em>plainte grin\u00e7ante et morne d\u2019un perp\u00e9tuel guitarr\u00f3n<\/em>&nbsp;\u00bb les versets du \u00ab&nbsp;<em>l\u00e9vitique.mo\u00efse.tapia.houiqui&nbsp;\u00bb <\/em>de Miguel Tapia, traduits par Gersende Camenen,\u00e9gr\u00e8nent leur gla\u00e7antes commandes d\u2019un pacte de sang. Le Mexique en serait le th\u00e9\u00e2tre, avec le <strong>Seigneur des seigneurs<\/strong> dans le r\u00f4le-titre, et Mo\u00efse et Aaron comme chefs de factions en qu\u00eate de protecteur. Le moyen \u00e2ge au pr\u00e9sent d\u2019un mode narratif biblique qui sacralise le lien avec un monde ancien. Un de ces mondes qui peuplent nos imaginaires infantiles avec des m\u00e9chants-m\u00e9chants tr\u00e8s- tr\u00e8s m\u00e9chants qui font tr\u00e8s-tr\u00e8s peur et sans signe aucun-aucun d\u2019un quelconque justicier blanc, ou rouge, ou jaune, ou noir qui viendrait r\u00e9parer la \u00ab&nbsp;<em>fixit\u00e9 de cette tr\u00e8s haute et torride lumi\u00e8re&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne saurais certainement pas si <strong>La derni\u00e8re femme sur terre<\/strong>, de Carleigh Baker, traduite par Eve Vila, dont le th\u00e8me est la fin de quelque chose et l\u2019attente d\u2019autre chose, d\u2019un nouveau r\u00e9cit, <strong>promesse <\/strong>certainement d\u2019un prochain num\u00e9ro de Gramin\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019auteure nous entraine dans une aventure immobile comme seuls les reclus volontaires savent en produire. Les sens sont en alerte mais l\u2019esprit \u00e9mouss\u00e9s par l\u2019apathie du personnage clinophile, addict \u00e0 un jeu vid\u00e9o post apocalyptique. Elle parait aussi perdue que <strong>la derni\u00e8re femme<\/strong> qu\u2019elle semble devenir par moment. Elle se sent \u00e9pi\u00e9e comme elle-m\u00eame qui \u00e9pie et suit pas \u00e0 pas les \u00e9lans survivalistes du personnage de son jeu vid\u00e9o tout en conversant avec un ancien ami \u00e0 l\u2019autre bout de la plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En guise de conclusion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutes les nouvelles sont li\u00e9es par une promesse, tous les personnages attendent quelque chose, un ami, une reconnaissance, un enfant, une protection, un avenir meilleur. Tous se retrouvent coinc\u00e9s dans cet entre-deux que Chronos d\u00e9vore sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me, terreur sans nom et pourtant n\u2019attendant rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, alors Ga\u00efa se rebelle et tient ses promesses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une lecture vagabonde de Gramin\u00e9es Nouvelles \u00e9trang\u00e8res Revue Litt\u00e9raire Num\u00e9ro 3&nbsp;; PROMESSE(S) D\u00e9cembre 2021 Une simplicit\u00e9 sophistiqu\u00e9e rev\u00eat l\u2019\u00e9l\u00e9gance du format de cette jeune revue qui en est \u00e0 son troisi\u00e8me num\u00e9ro apr\u00e8s Couple (s) et Evasion (s) les num\u00e9ros 1 et 2.&nbsp; Il s\u2019agit de r\u00e9unir sous la banni\u00e8re de l\u2019association du m\u00eame nom, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1375,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-1384","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.8 - 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