Jean-Claude Bourdet

L’atelier vert bois

exposition Liburnia Janvier 2016, Cathy Bourdet

L’atelier Vertbois à la mémoire des gestes précis, du bruit mat du maillet sur la gouge Scharweatcher, de l’odeur douce des copeaux parsemés sur l’antique établi. L’épaisse planche de merisier est tenue par un étau solide. Cathy Bourdet concertée, penchée sur la planche, suit le dessin précis des drapés de la robe du personnage qui surgit. Pompéi, la lumière crue d’un après midi écrase la rue déserte, un mouvement léger croise le regard du héros du roman de Wilhelm Jensen : Gradiva, « Celle qui marche ». Elle deviendra l‘héroïne du célèbre essai de Sigmund Freud « Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen  »(1906).

Le bas-relief est au musée du Vatican. Les surréalistes, Roland Barthes, et beaucoup d’autres ont célébré la beauté de la démarche de la jeune femme dans la Pompéi dévastée par l’éruption de l’Etna.

En acceptant de reprendre cette oeuvre, en 2015, Cathy Bourdet l’inscrit dans la série des Dames commencées en 1990.

Cathy Bourdet est née à Meyronne, dans une petite maison au bord de la Dordogne. Elle partage son enfance entre les balades le long des bois et des rives abruptes et sauvages de l’Auvezère et la douceur des plaines alluviales de la vallée de la Dordogne.

Elle apprend très tôt à reconnaitre les principales essences de bois en parcourant, avec ses frères et ses camarades les sentiers bordés de châtaignes qui entourent le petit village de Savignac Ledrier.

C’est au contact rugueux de ces enfants libres qu’elle acquiers, ce qui la défini, le goût pour les rencontres fortes, la fidélité en amitié et une forme d’indépendance qu’elle cultive pour préserver son intimité.

Ce n’est que bien plus tard, déjà mère de famille, qu’elle découvre sa passion pour le bois et la sculpture. Elle a toujours aimé créer, transformer, elle a essayé divers matériaux, les émaux, la laine, les fils de coton ; abats jours, tapisserie, tricots ont été le terrain d’expérimentation d’une sensorialité toujours en alerte.

C’est dans le cadre de son travail comme infirmière en service de psychiatrie qu’elle a pu se former. La rencontre avec le Docteur Jean Broustra, en 1987, a été déterminante. 

« C’est Jean Broustra qui m’a permis de me former pour accompagner des patients à travers la sculpture. J’ai fait un atelier de sculpture sur bois deux fois par semaine pendant 28 ans. Le contact avec les patients, avec la médiation de la sculpture du bois, a été d’une grande richesse. L’élaboration avec l’équipe autour des ateliers d’expression thérapeutiques a toujours fait partie de son travail de créateur. »

Une autre figure a joué un rôle déterminant dans l’évolution artistique de Cathy Bourdet.

« Je suis allée sculpter à l’atelier de Claude RIPOCHE à la S.A.T.A. (Société Arts Talence Aquitaine) au château de THOUARS de 1987 à 2001 , c’est-à-dire 15 ans. »

Une bonne formation qu’elle «  patine  » au cours des ans en développant une technique authentique et particulièrement respectueuse du matériau qu’elle refuse d’aborder autrement qu’à la main. Point de machines, de tronçonneuses ou autres outils mécaniques souvent utilisés pour accélérer et dégrossir le travail.

On peut affirmer, lorsque l’on voit Cathy « prendre soin » du bois qu’elle a patiemment choisi, qu’on à a faire à un sculpteur de ceux qui «  font en ôtant ».

Admiratrice de Camille Claudel, elle choisit ses sujets au gré de ses rencontres et de ses inspirations.

Elle nous entraine entre figuratif et abstrait avec une aisance qui ne cache pas l’intensité émotionnelle que les oeuvres laissent entrevoir.

Toutes ont une histoire, elle vous la raconte si vous prenez le temps de l’écouter lors de ses expositions.

C’est à un voyage culturel et émotionnel que nous sommes conviés, le temps semble s’arrêter.

La mémoire intime de l’oeuvre nous touche dés que l’on pose la main sur le corps élancé de Nougayork. (1991) ; nous voici transportés à un concert de Nougaro à New York  en 1987.

Ou, avec «  Ia Orana  », c’est Tahiti qui surgit avec le fameux tableau de Gauguin : La vierge à l’enfant,  « Ia Orana Maria ».

Mais ces références artistiques sont un intime qu’elle ne livre pas aisément : « J’ai toujours vu ce tableau dont il y a une reproduction chez moi » nous dit elle simplement, par pudeur.

Car son savoir, Cathy ne le sort pas d’une académie célèbre où d’une école d’art connue, c’est le savoir instinctif d’une sensibilité qui, sans être naïve  – comme celle qu’on a prêté jadis au Douanier Rousseau, découvert par l’écrivain Alfred Jarry qui lui donne son surnom de «  douanier  » – reste autodidacte et surtout libre.

Le quotidien, la féminité, l’enfance mais aussi la souffrance et les fulgurances de la douleur, les précipices de la folie sont aussi ses sources d’inspiration. Les méandres de la créativité de Cathy Bourdet ne se sont pas asséchés avec le temps.

Les séries , Les petites filles à la tresse, Les dames surtout, qui s’étalent de 1990 jusqu’à nos jours, relèvent d’une authentique démarche artistique. Elles affirment la maitrise d’une technique sophistiquée, respectueuse du matériau, la volonté de suivre une veine d’inspiration sur la durée, défiant le temps qui passe.

« Je pars à l’aventure avec le bois… La forme surgit à un moment, s’impose à moi ». rajoute t elle.

On trouve, lorsque l’on va à la rencontre des oeuvres de Cathy Bourdet, l’essence de toute création qui se donne à voir. Elle «  permet à celui/celle qui est touché d’établir des liens nouveaux, de créer des schémas inédits, de vivre des éclairs qui viendront relier et recoudre des moments et des lieux jamais envisagés. » Ecrit Berhnard Rüdiger.

D.W. Winnicott7, le célèbre pédiatre anglais développe dans sa théorisation la notion d’objet trouvé-créé, à propos des objets et des espaces transitionnels. L’objet est déjà là et présenté par la mère, mais pour qu’il prenne sens pour l’enfant, celui-ci doit avoir la conviction, qui est une sorte d’illusion, de l’avoir créé lui-même. Le processus créatif de toute oeuvre s’apparente à ce mouvement et rejoint l’idée que « la création se tient entre l’observateur et la créativité de l’artiste. »(5- op cit.) Ces  aspects du processus créatif sont cruciaux car ils renversent l’opinion communément admise que l’origine de la créativité prend uniquement sa source dans l’expérience sensible, la souffrance ou la douleur.

On pourrait, pour le dire autrement, qu’il y a une forme qui est là – et la série des dames l’exprime singulièrement chez Cathy Bourdet – non advenue et que l’artiste serait celui/celle, qui « révèle » la forme et donne le signal que lui et l’observateur deviennent capables de reconnaitre.

Lorsqu’on rencontre la vitalité, la passion, la beauté et la gentillesse de Cathy Bourdet, qui s’expose dans l’actualité vivante de son travail à chaque exposition. Lorsque le visiteur devient, pour un temps, l’acteur de la création à l’oeuvre. Lorsqu’il voit le rifloir suivre précisément la courbe du drapé et souligner l’ombre qui le met en relief. Lorsqu’il sent la douce texture du noyer, lorsqu’il respire le parfum des copeaux épars sur l’établi, il entre un instant dans l’univers du sculpteur. Mais il fait surtout l’expérience de ce que c’est que vivre pleinement de façon créative, libre.

Jean-Claude Bourdet